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Penser un mix énergétique pour le monde d’après revient d’abord à affronter une évidence trop souvent évitée : l’énergie n’est pas seulement une affaire de kilowattheures, d’éoliennes ou de panneaux solaires. C’est une question de civilisation. Imaginer un mix soutenable, c’est accepter que notre rapport au monde, au temps, à la matière, à la technique et au vivant devra bifurquer profondément. Le système énergétique que nous concevrons dira beaucoup de la société que nous choisissons d’habiter : sobre ou dispendieuse, robuste ou fragile, territoriale ou mondialisée, résiliente ou dépendante.
La trajectoire présentée ici n’a rien d’idéale. Elle est simplement tenable dans un siècle où tout indique que l’instabilité deviendra la norme plutôt que l’exception. Dans un monde où les limites planétaires sont déjà largement dépassées, la seule manière d’ouvrir un futur vivable consiste à réduire fortement nos besoins, à réorganiser nos territoires et à produire une énergie compatible avec les contraintes biophysiques du XXIᵉ siècle. C’est la raison pour laquelle nous retenons un plafond strict de 20 gigajoules par habitant et par an — environ 5 555 kWh — correspondant à la quantité d’énergie nécessaire pour garantir un niveau de vie décent selon plusieurs travaux scientifiques sérieux (voir notre fiche précédente « Quelle quantité d’énergie ?« ).
Rapportée à une France de 70 millions d’habitants, cette contrainte renvoie à une consommation finale d’environ 388 à 415 TWh selon les hypothèses de rendement. Une fois intégrées les pertes de conversion, de transport, de stockage, les usages internes et les besoins de renouvellement des infrastructures, cela conduit à une production primaire nécessaire de l’ordre de 620 TWh. Ce chiffre constitue le plafond absolu, la limite physique dans laquelle tout doit tenir. Cette rupture radicale avec les 1 622 TWh d’énergie finale actuellement consommés n’est pas une option, mais la condition écologique d’un avenir habitable.
Un tel plafond impose un changement profond de logique. Il n’est plus possible de bâtir un système optimisé pour un monde stable, doté d’États robustes, d’infrastructures impeccables et de chaînes logistiques mondialisées en flux tendu. Le mix énergétique du siècle devra au contraire fonctionner dans un contexte de pénuries d’eau, de sécheresses extrêmes, de tempêtes plus fréquentes, d’incendies géants, de ruptures commerciales, voire de perte durable de capacités industrielles. Dans ce monde-là, il faut un système modulaire, réparable, territorialisé, résilient, faiblement dépendant de matériaux critiques, et capable de continuer à fonctionner même lorsque certaines régions ou filières seront temporairement hors service.
Un mix réellement soutenable doit donc respecter quelques règles fondamentales :
— ne dépendre d’aucune technologie nécessitant des chaînes logistiques longues ;
— éviter les ressources minérales fragiles ou géopolitiquement sensibles ;
— ne reposer sur aucune hyper-infrastructure dont la défaillance pourrait entraîner une panne généralisée ;
— pouvoir être entretenu localement ;
— résister aux chocs climatiques ;
— minimiser la vulnérabilité systémique et maximiser la polyvalence territoriale.
C’est en tenant compte de ces contraintes que nous proposons un mix reposant sur environ 620 TWh de production primaire brute. Il s’organise autour de trois grands blocs de production, auxquels s’ajoute un prélèvement interne d’énergie destiné à l’auto-entretien du système.
Le premier bloc, pierre angulaire du système, est un pilier éolien fournissant environ 368 TWh par an. L’éolien occupe une place essentielle pour plusieurs raisons : un bon facteur de charge, une ressource stable et relativement prévisible, une faible empreinte matérielle par kWh produit, une absence totale de consommation d’eau, une réparabilité locale et une distribution géographique très large sur le territoire.
Les nouvelles machines terrestres, plus hautes et plus toilées, captent des vents faibles ; l’offshore posé et flottant apporte une puissance hivernale précieuse en période de forte demande.
Contrairement à un mythe répandu, aucune nécessité technique n’impose l’usage de terres rares, et environ 90 % du parc français actuel n’en utilise déjà pas. Les solutions à base de ferrites montrent qu’il est possible d’augmenter considérablement la puissance installée sans dépendre du néodyme ou du dysprosium.
Le deuxième bloc, le solaire photovoltaïque, apporte environ 180 TWh par an. Cette valeur, volontairement prudente, reflète à la fois la modularité et la rapidité d’installation du photovoltaïque, mais aussi sa variabilité saisonnière. Le solaire est idéal pour couvrir les besoins estivaux, stabiliser les réseaux locaux, alimenter les usages thermiques et compenser les baisses éoliennes ponctuelles. Mais sa production hivernale plus faible et son intermittence imposent de ne pas le laisser devenir la source dominante. Comme pilier complémentaire de l’éolien — et non colonne vertébrale — il prend tout son sens.
Le troisième bloc, celui des autres énergies renouvelables, ne dépasse volontairement pas 72 TWh par an. Cette valeur modeste est un choix lucide.
La biomasse est limitée par la disponibilité des sols, les risques d’incendie, la dégradation rapide des forêts françaises et les limites agronomiques du prélèvement.
Le réchauffement climatique rend impossible toute croissance significative de l’hydroélectricité.
Quant à la géothermie profonde, elle reste énergétiquement risquée, instable, coûteuse et très dépendante d’une ingénierie qui pourrait ne pas survivre aux secousses industrielles futures.
C’est donc un bloc maintenu dans une proportion volontairement modeste, réservé aux usages non substituables, privilégiant les formes les plus sobres, locales et réparables.
Sur ces 620 TWh de production primaire brute, environ 40 TWh par an sont directement prélevés pour assurer l’auto-entretien du système énergétique lui-même (1).
Il ne s’agit pas d’une source de production supplémentaire, mais de l’énergie nécessaire au renouvellement, à la maintenance, à la reconstruction et à la réparation de l’ensemble de l’appareil énergétique. Toute technologie a en effet un coût énergétique de fabrication, de transport, d’installation, d’entretien et de remplacement : panneaux photovoltaïques, éoliennes, batteries fer-phosphate, onduleurs, câbles, structures, ateliers territoriaux, réseaux et dispositifs de stockage doivent tous être reconstruits périodiquement.
Ce raisonnement repose sur un indicateur central : l’EROI (Energy Return On Investment, ou taux de retour énergétique). L’EROI mesure le rapport entre l’énergie qu’un système fournit à la société et l’énergie qu’il faut investir pour le construire, l’exploiter, l’entretenir et le démanteler. Un EROI de 15:1 signifie que 15 unités d’énergie utiles sont obtenues pour 1 unité d’énergie investie dans le système. Plus l’EROI est élevé, plus la société dispose d’un excédent énergétique important pour ses autres activités.
Dans notre scénario, le pilier étant majoritairement éolien, complété par le solaire, la biomasse et l’hydraulique, l’EROI moyen du mix se situe raisonnablement autour de 15:1, valeur prudente et réaliste au regard des données disponibles : l’éolien terrestre se situe généralement entre 20 et 30:1, le photovoltaïque entre 10 et 15:1, la biomasse industrielle entre 4 et 8:1. En retenant une moyenne prudente de 15:1, cela signifie qu’environ 1 unité d’énergie sur 15 doit être réinvestie chaque année dans l’outil de production lui-même.
Appliqué à un besoin de 580 TWh nets livrés à la société, ce ratio impose mécaniquement une production brute d’environ 620 TWh par an, les 40 TWh de différence correspondant précisément à l’énergie d’auto-entretien du système. Cette “énergie d’entretien” est très rarement intégrée explicitement dans les scénarios énergétiques, qui raisonnent presque toujours en énergie nette livrée à l’usager. Or sans cette réinjection permanente d’énergie dans l’outil de production, le système s’éteint mécaniquement à moyen terme, même s’il est 100 % renouvelable.
L’ensemble de ces blocs aboutit, après pertes de conversion, de transport et de stockage, à une énergie finale utilisable d’environ 415 TWh, parfaitement cohérente avec le plafond de 20 GJ par habitant. Cette cohérence entre besoins, production brute, production nette, énergie d’entretien et énergie finale constitue la colonne vertébrale physique du modèle.
Mais un mix soutenable ne peut être pensé indépendamment de son organisation territoriale.
Il doit être polycentrique, réparti, modulaire. Les éco-bourgs, les îlots d’habitat, les ateliers locaux deviennent autant de nœuds énergétiques que de centres sociaux. Chaque échelle — la maison, l’îlot, le hameau, le territoire — produit une partie de ce qu’elle consomme et s’appuie sur les autres pour ce qu’elle ne peut produire. On quitte un monde fait de méga-centrales alimentant un réseau unique pour entrer dans un maillage vivant, redondant, diversifié. L’éolienne locale, le chauffe-eau solaire, la chaudière à bois mutualisée, la petite centrale hydroélectrique, le stockage inertiel, les batteries LFP fabriquées localement, les murs lourds stockant la chaleur : tout concourt à créer un système résilient.
Dans ce paradigme, le stockage n’est plus une question de méga-usines ou de stations de pompage géantes, mais une affaire d’architecture, d’inertie thermique, d’ingénierie low-tech et de sobriété. L’énergie se stocke dans la chaleur des bâtiments, les cuves d’eau, les usages programmés, les batteries lentes mais robustes, les volants d’inertie simples, les réseaux thermiques enterrés restituant lentement la chaleur. Le stockage n’est pas une machine : c’est une culture technique.
En résumé, l’ensemble constitue un mix matériellement réaliste, écologiquement soutenable, compatible avec l’instabilité à venir et cohérent avec une bifurcation profonde de nos modes de vie. Il ne cherche pas à maintenir artificiellement les niveaux du passé, mais à organiser une société sobre, décente, stable et résiliente. Il ne repose ni sur des paris technologiques irréalistes, ni sur des puits biologiques fragiles, ni sur des infrastructures centralisées vulnérables. Il articule des ressources locales, des solutions éprouvées, une ingénierie low-tech, une gestion intelligente des rythmes naturels et une forte relocalisation productive. Enfin, un mix n’est jamais seulement technique : il est un choix de société. Celui présenté ici est compatible avec les limites planétaires, respectueux du vivant, résilient aux chocs, robuste dans un monde à +2 ou +3 °C, et suffisamment flexible pour permettre à des millions de personnes de vivre sobrement mais dignement.
(1) – On entend parfois l’affirmation selon laquelle un système énergétique entièrement renouvelable serait physiquement impossible, au motif que les infrastructures nécessaires à sa mise en place, à leur maintenance et à leur renouvellement dépendraient inévitablement des énergies fossiles. Présentée comme une conséquence directe des lois de la thermodynamique, cette idée repose en réalité sur une confusion persistante entre état initial, trajectoire de transformation et impossibilité physique.
La question centrale n’est pas de savoir si les infrastructures énergétiques actuelles — y compris renouvelables — sont aujourd’hui partiellement produites à l’aide d’intrants fossiles. Elles le sont, comme l’ensemble de l’appareil productif hérité de la société thermo-industrielle. La véritable question est de savoir si, une fois déployé, un système énergétique entièrement renouvelable produit suffisamment d’énergie nette pour assurer sa propre maintenance, son renouvellement et son adaptation dans le temps. Autrement dit : un tel système est-il énergétiquement reproductible ?
Sur ce point, les données issues de l’analyse des cycles de vie et du taux de retour énergétique sur investissement sont sans ambiguïté. Les principales filières renouvelables — éolien, solaire photovoltaïque et thermique, hydraulique, biomasse gérée durablement — présentent des EROI nettement supérieurs à l’unité, et largement au-dessus des seuils nécessaires au fonctionnement et à la reproduction d’un système énergétique complexe. Un mix énergétique entièrement renouvelable, correctement dimensionné et articulé, n’est donc pas un puits énergétique, mais un système producteur net d’énergie, capable, en théorie comme en pratique, d’assurer sa propre continuité.
L’argument de l’impossibilité repose alors sur un glissement logique classique : confondre une dépendance transitoire du système actuel avec une dépendance structurelle indépassable. Qu’une société en transition mobilise encore des ressources fossiles pour amorcer la construction de ses infrastructures renouvelables ne signifie en rien que ces ressources demeurent indispensables une fois le système stabilisé. Confondre les conditions de naissance d’un système avec ses conditions de reproduction relève d’une erreur de raisonnement élémentaire.
Cette confusion est renforcée par un autre angle mort majeur : l’oubli du capital technique accumulé par les sociétés humaines. Le raisonnement de l’impossibilité suppose implicitement une humanité remise à zéro, contrainte de reconstruire son système énergétique à partir de rien, sans outils, sans machines, sans savoirs, sans réseaux. Or cette hypothèse n’a aucun rapport avec les conditions réelles de la transition énergétique.
L’humanité ne repart pas d’un état de nature. Elle hérite d’un monde saturé d’artefacts, de machines-outils, de réseaux électriques, de capacités industrielles, de connaissances scientifiques et de compétences techniques. Ce capital technique est le produit d’une accumulation historique longue, et il inclut déjà une large part des infrastructures nécessaires à un système énergétique renouvelable : réseaux de transport d’électricité, dispositifs de conversion, systèmes de pilotage, standards industriels, capacités de maintenance et de réparation.
Reconnaître que l’amorçage d’un parc énergétique renouvelable s’effectue aujourd’hui à partir d’énergies fossiles n’a donc rien d’un aveu d’impossibilité. C’est une banalité historique. Toute infrastructure complexe est toujours amorcée à partir des conditions matérielles de son époque. Cela ne dit strictement rien de sa capacité à fonctionner et à se renouveler une fois le système stabilisé. À l’échelle individuelle, l’absurdité du raisonnement apparaît immédiatement : isolé, sans outils ni transmission technique, un individu serait incapable d’allumer un feu. Ce n’est pourtant pas une preuve de l’impossibilité de la technique, mais la démonstration inverse de sa nature cumulative et collective.
Un système énergétique entièrement renouvelable ne repose pas sur une génération spontanée de technologies, mais sur la mobilisation d’un stock existant de savoirs, d’infrastructures et de capacités productives. Une fois déployé, il peut assurer sa propre maintenance et son renouvellement à partir de l’énergie qu’il produit lui-même, précisément parce qu’il s’inscrit dans une continuité technique, et non dans une rupture ontologique avec l’histoire industrielle.
Ce que ces discours qualifient implicitement d’« impossible » n’est donc pas un système énergétique entièrement renouvelable, mais le maintien simultané de ce système et du niveau de consommation énergétique, matérielle et logistique de la société industrielle actuelle. Or un mix énergétique 100 % renouvelable est par définition contraint par des flux physiques limités, intermittents et territorialisés. Il impose une transformation profonde des usages, des priorités et des structures économiques. Ce n’est pas la sortie des fossiles qui est incompatible avec la physique, c’est la poursuite d’une croissance matérielle permanente dans un monde fini.
Un système énergétique entièrement renouvelable implique une baisse du débit énergétique global, une hiérarchisation stricte des usages et une réduction massive des consommations superflues. Il suppose des infrastructures conçues pour durer, être réparées et maintenues sur plusieurs décennies, des chaînes de production plus sobres et plus localisées, et une organisation sociale capable d’absorber la variabilité des flux énergétiques. Il ne s’agit pas d’un monde sans énergie, mais d’un monde où l’énergie cesse d’être perçue comme infiniment extensible.
Critiquer l’illusion selon laquelle un simple changement de sources permettrait de préserver intacte la société de consommation est non seulement légitime, mais nécessaire. En revanche, affirmer qu’un système énergétique entièrement renouvelable serait incapable de se maintenir lui-même relève d’une contre-vérité scientifique. Cette affirmation transforme une difficulté réelle — celle de la transition, de la sobriété et de la réorganisation sociale — en fatalité physique, et naturalise ainsi l’impuissance politique.
La physique n’interdit pas un mix énergétique entièrement renouvelable. Elle impose en revanche une redéfinition radicale de ce que signifie produire, consommer et organiser une société humaine dans un monde aux limites finies. Confondre ces deux constats ne relève pas de la lucidité, mais d’une escroquerie intellectuelle.
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RESSOURCES DOCUMENTAIRES
Jacobson et al. — “100% Clean and Renewable Wind, Water, and Sunlight (WWS) All-Sector Energy Roadmaps” (2015–2022)
Étude détaillée sur la faisabilité d’un mix 100 % ENR dans 139 pays.
RTE — “Futurs énergétiques 2050” (2021)
Analyses extrêmement détaillées sur les potentiels de l’éolien, du solaire, de la biomasse et du réseau français.
ADEME — “Transition(s) 2050 : Futurs énergétiques possibles” (2021)
Projection très documentée qui distingue sobriété, frugalité matérielle et usages bas carbone.
Bhandari et al. — “Life Cycle Assessment of Renewable Energy Systems” (2018)
Analyse exhaustive de l’empreinte matière et carbone des filières ENR.