Retour au menu

L’industrie textile est aujourd’hui l’une des activités humaines les plus polluantes, les plus consommatrices de ressources et les plus destructrices socialement. Elle engloutit d’immenses quantités d’eau, de produits chimiques, d’énergie, mobilise des chaînes d’approvisionnement mondialisées et alimente une surconsommation chronique. L’avènement de la “fast fashion” a transformé le vêtement, autrefois durable et réparé, en produit jetable. Les images de montagnes d’habits abandonnés dans les décharges du Chili, du Kenya ou du Ghana symbolisent un système qui ne tient que par l’invisibilisation des dégâts qu’il provoque.
Face à cette absurdité matérielle et écologique, une question centrale émerge : quelle industrie textile voulons-nous dans une société soutenable ? Une industrie dépendante de fibres gourmandes en eau, en pesticides et en transport ? Ou une industrie relocalisée, sobre en ressources, fondée sur des fibres adaptées aux climats, sur la réparation, sur la durabilité, sur des matériaux produits sans pression excessive sur les écosystèmes ?
Repenser le textile exige de repartir de la matière elle-même.
Le coton, présenté comme une fibre “naturelle”, est l’un des textiles les plus désastreux écologiquement : 2,5 % des terres agricoles mondiales pour une seule fibre, 16 % des insecticides mondiaux, des millions de litres d’eau par tonne produite, des pressions considérables sur les sols, des monocultures intensives, et des filières largement délocalisées. À cela s’ajoute l’enjeu sanitaire : pesticides, blanchissage, colorants azoïques, formaldéhydes et microfibres plastiques polluent les eaux et perturbent les écosystèmes.
À l’inverse, la France — et plus largement l’Europe — possèdent deux fibres historiques, sobres et parfaitement adaptées : le lin et le chanvre. Ce sont, de loin, les fibres les plus pertinentes pour une éco-industrie textile.
Le lin pousse avec très peu d’irrigation, sans pesticides dans la plupart des cas, séquestre du carbone, protège les sols, ne nécessite pas de terres tropicales et s’intègre parfaitement dans les rotations agricoles. La France est déjà le premier producteur mondial de lin textile, mais la quasi-totalité de la transformation est envoyée en Chine. La relocalisation de la filature pourrait constituer une base solide d’industrie textile régionale.
Le chanvre, quant à lui, représente probablement la fibre la plus écologique du monde tempéré. Il pousse extrêmement vite, structure le sol, nécessite très peu d’eau, aucun pesticide, produit à la fois des fibres longues (textiles), des fibres courtes (matériaux composites), de la chènevotte (construction) et des graines (alimentation). C’est la fibre la plus polyvalente et la plus robuste d’un point de vue agroécologique. Une industrie textile durable aurait le chanvre comme pilier, tant pour les vêtements que pour les tissus techniques et les usages professionnels.
À côté du lin et du chanvre, d’autres fibres locales ou régionales méritent d’être réhabilitées. La laine, abandonnée dans de nombreux territoires, peut retrouver une place dans une économie textile soutenable, sous réserve de pratiques pastorales adaptées aux écosystèmes locaux. Certaines fibres issues du bois — lyocell/Tencel — peuvent constituer de bonnes alternatives lorsqu’elles sont produites dans des systèmes fermés et certifiés, avec solvants récupérés et circuits courts. Des fibres innovantes issues de résidus agricoles (paille, feuilles, tiges), de mycélium, d’orties, ou encore des fibres recyclées mécaniquement (plutôt que chimiquement) peuvent compléter cet ensemble.
Mais une industrie textile soutenable ne repose pas seulement sur le choix des fibres. Elle suppose de réinventer l’ensemble de la « chaîne de valeur ».
La transformation, aujourd’hui presque entièrement externalisée en Asie, doit être relocalisée, du rouissage aux filatures, des tissages aux teintures. La teinture, en particulier, est l’un des maillons les plus polluants : elle consomme des métaux lourds, des colorants pétrochimiques, des sels et des fixateurs. Une éco-industrie textile devra adopter des procédés de teinture naturelle, des colorants végétaux, des procédés mécaniques, électrochimiques ou enzymatiques, ou développer des matériaux non teints (fils écrus, teintes issues de la fibre elle-même). Les ateliers de finition et les circuits courts deviendraient des infrastructures locales, mutualisées, permettant de réduire l’impact écologique tout en renforçant la résilience du territoire.
La relocalisation implique également un changement profond du modèle économique.
Les vêtements doivent être conçus pour durer, pour être réparés, remaillés, recousus, retaillés, réassemblés. Les ateliers de réparation, les ressourceries textiles, les couturières et couturiers deviennent alors des acteurs essentiels de cette nouvelle économie. La couture n’est plus un artisanat marginal, mais une compétence stratégique. Les vêtements ne doivent plus être conçus pour la “mode” mais pour la longévité, l’usage, la réparabilité. Les coupes intemporelles, les tissus solides, les composants standardisés, les pièces détachées (boutons, fermetures, patchs) deviennent la norme.
C’est dans ce contexte que la question de la sobriété textile devient centrale.
Le cabinet BL évolution, dans ses scénarios compatibles avec les limites planétaires, estime qu’une société soutenable ne peut produire que 5 à 10 vêtements neufs par personne et par an, au maximum. Nous sommes aujourd’hui en France autour de 40 à 50 vêtements neufs achetés par adulte, chaque année. Le fossé est immense, et il dit tout de la démesure matérielle de notre époque.
Ce seuil de 5 à 10 vêtements n’est pas moral, mais biophysique : il correspond à la capacité réelle des terres à fournir des fibres écologiques (lin, chanvre, laine), transformées localement, sans recours massif aux transports mondialisés ni aux fibres fossiles. Au-delà, chaque vêtement supplémentaire impose une pression insoutenable sur les sols, l’eau, les écosystèmes et l’énergie.
La sobriété textile ne peut fonctionner que si la seconde main devient structurelle. Chaque vêtement acheté d’occasion évite la production d’un vêtement neuf et réduit drastiquement l’impact écologique : jusqu’à 90 % d’empreinte carbone en moins pour la même fonction. La seconde main doit être pensée comme la norme, non l’exception : friperies locales, plateformes d’échange, ressourceries textiles, bibliothèques de vêtements pour enfants, mutualisation d’équipements, ateliers de revalorisation.
Cette dynamique va de pair avec la renaissance des savoir-faire de réparation : raccommodage, reprisage, remaillage, retouche, patch visible ou invisible. Dans une économie textile soutenable, un vêtement n’est plus conçu pour quelques saisons mais pour dix, quinze, vingt ans. Le vêtement redevient un bien durable, non un flux.
Une éco-industrie textile locale devra également intégrer les logiques de réemploi, de recyclage mécanique, de déconstruction des fibres, et de modularité.
La plupart des vêtements actuels sont des mélanges de fibres impossibles à séparer. Une approche soutenable rend obligatoire l’usage de fibres mono-matière ou de mélanges séparables mécaniquement. La conception textile doit devenir circulaire dès la première étape.
Cette réinvention du textile ne se limite pas à une question technique : elle appartient à un changement civilisationnel. Une société sobre doit réduire sa consommation vestimentaire de manière drastique. Le textile doit être replacé dans une logique d’utilité, non de marketing. Avant d’être un véhicule de tendances artificielles, le vêtement est une protection contre le froid, le chaud, la pluie, le vent. Revenir à cette fonction première permet de repenser les matériaux, les formes, les modes de production. Une société résiliente ne peut pas dépendre de chaînes logistiques gigantesques pour couvrir ses besoins de base : elle doit produire localement l’essentiel de ses textiles fonctionnels.
Les pistes d’avenir sont nombreuses : ateliers de filature territoriaux, mutualisations régionales, coopératives artisanales, production locale de chanvre et de lin, recherche sur les fibres végétales émergentes, recyclage mécanique systématique, normes anti-mélanges, réintroduction des teintures naturelles, labels écologiques exigeants, interdiction progressive des fibres toxiques, réduction des microplastiques, vêtements modulaires, standardisation des composants, et surtout un effort politique massif pour soutenir la réparation, la formation, les métiers de l’aiguille et la sobriété matérielle.
L’industrie textile doit donc être entièrement reconfigurée, fondée sur des fibres adaptées aux climats, sur des savoir-faire territoriaux, sur la sobriété et la durabilité.
Une industrie qui produit moins, mais qui produit mieux. Une industrie qui respecte les sols, l’eau, les paysans, les ouvriers, les artisans, les écosystèmes. Une industrie qui participe à la résilience collective plutôt qu’à la destruction de la planète.
Dans un monde sobre, un vêtement n’est plus un objet jetable, mais un bien durable, réparé, transmis, transformé. La véritable alternative à l’industrie textile actuelle n’est pas un nouveau matériau “miracle”, mais un changement de rapport à la matière, au temps, à « la mode » (cette dernière est-elle si importante ?) Et c’est ce changement qui déterminera la possibilité d’une industrie textile réellement écologique dans les décennies à venir.
___________________________
RESSOURCES DOCUMENTAIRES
Kramer, L. (2024) – Framing the limits to growth: Narratives in sustainable fashion
Étudie comment des PME de la mode abordent les limites à la croissance et les tensions entre objectifs durables et impératifs économiques, pointant les blocages structurels du modèle de croissance textile actuel.
Danielsson Valladares, E. (2022) – Social innovations and degrowth towards a sustainable fashion system (mémoire/thèse)
Analyse empirique de pratiques sociales alternatives cherchant à redéfinir les valeurs, normes et comportements dans la mode au-delà de la surproduction/consommation.
Hussain, T. (2025) – A critical review of circular fashion in grey literature
Revue critique montrant que les cadres dominants de “circular fashion” reposent souvent sur des hypothèses de croissance et ne suffisent pas à transformer le système — appel à repenser radicalement les modèles d’affaires.
Schumacher, A. G. D., Pequito, S. & Pazour, J. (2020). Industrial hemp fiber: A sustainable and economical alternative to cotton
Analyse comparative de la fibre de chanvre et du coton comme matériau textile durable, en évaluant écologie, coûts agricoles et empreinte environnementale. C’est une référence académique qui montre que le chanvre peut être une alternative plus durable dans l’industrie textile.
Zimniewska, M. (2022). Hemp Fibre Properties and Processing Target Textile: A Review
Revue approfondie des propriétés des fibres de chanvre, des méthodes de transformation et des défis/opportunités dans la filière textile. Très utile pour comprendre comment et pourquoi le chanvre est attractif pour des textiles plus durables.