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Parler de « transition énergétique » ou de « bifurcation écologique » n’est pas un simple débat sémantique. Les deux termes renvoient à des imaginaires radicalement différents. La transition, telle qu’elle est présentée par les discours dominants, laisse entendre que la continuité du « monde d’avant » serait possible, moyennant quelques ajustements techniques ou une substitution progressive des sources d’énergie. Il suffirait, selon cette logique, de produire « proprement » ce que nous produisions hier avec du carbone : mêmes usages, mêmes volumes, mêmes infrastructures, mêmes rythmes. Mais il faut avoir une approche de bifurcation réelle, ce qui passe par un changement de rapport à l’énergie.
L’approche « bifurcation », c’est affirmer que le cœur du problème n’est pas seulement la décarbonation, mais nos usages eux-mêmes, nos infrastructures, notre rapport au temps, aux besoins et à l’espace. C’est le paradigme du « toute l’énergie que je veux, quand je veux », qui doit être interrogé et profondément remodelé. Ce paradigme d’abondance instantanée, hérité du thermofossile, a façonné l’ensemble de nos organisations sociales : mobilité individuelle permanente, multiplication des objets et appareils, éclairage généralisé, renouvellement accéléré des biens, externalisation massive de la production manufacturée et extraction matérielle décuplée.
Repenser l’énergie ne consiste donc pas à « verdir » ce modèle, mais à en sortir. À changer notre manière d’habiter, de produire, de cultiver, de nous déplacer, de travailler ; à rendre possible une vie décente dans un monde contraint par les limites planétaires. Car ce n’est pas seulement la quantité d’énergie qui façonne l’empreinte écologique : c’est la structure d’ensemble du système socio-économique qu’elle alimente.
La question fondamentale : de l’énergie, mais pour faire quoi ?
Sans transformation profonde des usages, l’énergie « propre » peut servir les mêmes destructions que l’énergie fossile. Pour paraphraser Aurélien Barrau : produire de l’électricité solaire pour alimenter des bulldozers électriques qui rasent la forêt amazonienne n’est pas une victoire écologique. Alimenter une industrie du jetable « décarbonée » mais toujours fondée sur la matière vierge, l’artificialisation ou l’extractivisme, non plus. La question du mix énergétique implique donc une interrogation préalable : quels usages voulons-nous maintenir, réduire ou abandonner ?
Or, cette interrogation rencontre immédiatement les normes sociales contemporaines : une moyenne de 25 points lumineux par logement ; des sèche-linge, robots et équipements énergivores utilisés quotidiennement ; une industrie mobilisant 325 TWh par an ; un système logistique saturé de flux ; et une dépendance massive aux importations de produits manufacturés (60 à 70 %).
C’est pourquoi nous partageons l’analyse de Claudio Rumolino (source) lorsqu’il souligne que caler nos activités sur les rythmes de la nature n’a rien d’une régression. Accepter que certaines consommations soient synchronisées avec la disponibilité des ressources renouvelables, ou que certains usages ne soient pas continus, relève non d’un retour en arrière, mais d’un réajustement rationnel à un monde fini.
Quel niveau d’énergie permet réellement une vie décente dans les limites planétaires ?
La question du mix énergétique ne peut être dissociée de celle du niveau d’énergie total. Depuis quinze ans, plusieurs équipes de recherche ont tenté d’estimer la quantité minimale d’énergie par personne permettant d’assurer un niveau de vie décent tout en respectant les limites écologiques globales. Trois travaux majeurs – Steinberger & Oswald (2020), Kikstra et al. (2021), Vogel et al. (2021) – convergent vers une fourchette comprise entre 13 et 24 GJ par habitant et par an. Cette estimation inclut l’ensemble des besoins : ménages, usages collectifs, infrastructures, services, industrie.
Aujourd’hui, la France consomme environ 23 852 kWh par habitant et par an, soit 85,7 GJ. Une division par 3,5 serait donc nécessaire pour atteindre un plancher compatible avec les limites planétaires et une vie décente.
Nous retenons ainsi la valeur de 20 GJ par habitant et par an — soit environ 5555 kWh — pour tous nos travaux ultérieurs.
Appliqué à une France de 70 millions d’habitants, cela représente une consommation finale cible d’environ 388 TWh. En tenant compte des pertes, même réduites grâce à l’efficacité énergétique, il serait nécessaire de produire environ 580 à 620 TWh d’énergie primaire. Ces valeurs serviront de socle à l’estimation d’un mix cohérent pour le monde d’après.
Le scénario négaWatt : présentation et portée
Le scénario négaWatt, publié en 2022, propose une transformation énergétique reposant sur trois piliers : sobriété, efficacité, renouvelables. Il envisage une production d’environ 1065 TWh d’énergie primaire en 2050 pour une consommation finale de 932 TWh. L’éolien occupe une place centrale, avec environ 61 GW terrestres et près de 20 GW en mer, pour une production estimée à 305 TWh. Le photovoltaïque serait porté à 143 GW et produirait environ 168 TWh/an. Les bioénergies (bois-énergie, biogaz, biocarburants) apporteraient un complément substantiel, tout comme la géothermie, l’hydroélectricité ou la récupération de chaleur.
Négawatt propose l’une des visions les plus abouties d’un système énergétique profondément reconstruit. Mais ce scénario — utile et inspirant — présente également des limites structurelles importantes, en particulier lorsqu’on l’analyse au regard des exigences scientifiques d’un véritable net zéro.
Limites structurelles du scénario négaWatt au regard d’un net zéro “scientifique” et résilient
Bien que le scénario négaWatt soit l’un des plus cohérents en termes de descente énergétique et de sobriété, il ne remplit pas l’ensemble des critères nécessaires à un net zéro stabilisé au sens strict, c’est-à-dire tel que défini par les travaux du GIEC et de la littérature scientifique récente.
Il demeure d’abord insuffisant sur le plan des émissions résiduelles. Même dans sa version ambitieuse, la France resterait autour de 1,5 à 2 tonnes de CO₂e par habitant et par an, ce qui dépasse largement les seuils de <1 tCO₂e/hab/an — et idéalement <0,5 tonne — requis pour un net zéro robuste.
Il repose ensuite majoritairement sur des puits biologiques (forêts, sols, biomasse), qui ne sont ni permanents ni stables dans un climat à +2 °C. Ces puits sont saturables, vulnérables aux incendies, aux maladies, aux sécheresses et au dépérissement massif déjà documenté dans les forêts européennes. Entre 2035 et 2060, la littérature scientifique prévoit un effondrement partiel du puits forestier européen. Un net zéro durable exige des puits permanents ou quasi permanents, tels que biochar, minéralisation, BECCS low-tech ou DACCS légère. Négawatt en reste très en retrait.
Le scénario présuppose également un pays stable, institutionnellement fort, disposant d’infrastructures maintenues, de chaînes d’approvisionnement fiables, de capacités industrielles intactes. Il ne modélise pas les chocs physiques liés aux perturbations climatiques, ni les risques géopolitiques, ni les ruptures logistiques susceptibles de fragiliser un système énergétique complexe. Il suppose un État fonctionnel et des filières industrielles continues — hypothèses fortement discutables dans un monde en tension.
Négawatt n’intègre pas non plus pleinement les émissions importées : acier, ciment, biens manufacturés, alimentation. Il demeure un scénario territorial, pas un scénario pleinement intégré dans les dynamiques globales d’empreinte carbone.
Enfin, il reste un scénario macro-industriel : organisé, technologique, dépendant d’un haut niveau d’ingénierie. Il n’explore pas en profondeur les structures low-tech, la relocalisation productive, les éco-industries artisanales, les réseaux courts, ni les modèles territoriaux résilients de type 50 000 habitants. Il n’est pas conçu pour un monde instable, mais pour un monde encore ordonné.
Ainsi, si négaWatt constitue une excellente trajectoire de réduction des émissions pour un pays développé fonctionnant normalement, il ne représente pas un modèle complet de neutralité carbone robuste dans un monde soumis à des perturbations climatiques, matérielles et institutionnelles majeures. Il est une base, mais non un aboutissement.
Les données actuelles : mesurer la descente énergétique nécessaire
En 2023, la France a mobilisé 2649 TWh d’énergie primaire pour une consommation finale de 1622 TWh. L’industrie en consomme 279 TWh, le résidentiel 473 TWh, le tertiaire 265 TWh, les transports environ 517 TWh, et l’agriculture 49 TWh. La descente vers 388 TWh de consommation finale représenterait une réduction d’un facteur 4 pour certains secteurs, et impliquerait une transformation profonde de la mobilité, de l’agriculture, du numérique, de l’industrie et du résidentiel.
Le problème nucléaire : un faux débat sur la “propreté”
Nous avons traité en détail du « leurre atomique » dans une autre fiche. Il suffit de rappeler ici que même une énergie nucléaire « presque sans carbone » — ou même une hypothétique fusion — ne résoudrait ni la crise de biodiversité, ni l’effondrement des sols, ni la pollution plastique, ni l’extractivisme, ni la destruction des milieux, ni l’urbanisation massive. La décarbonation n’est qu’un élément parmi d’autres. S’y limiter, c’est ignorer la structure entière de la crise écologique.
Vers un mix énergétique du monde d’après. La fiche suivante suivant détaillera le mix énergétique que nous proposons, fondé sur une consommation finale de 20 GJ/hab/an, une production primaire d’environ 620 TWh, et une répartition cohérente entre éolien, solaire, autres renouvelables, stockage low-tech, et redondances territoriales.
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RESSOURCES DOCUMENTAIRES
Julia Steinberger & Yannick Oswald — “Providing decent living with minimum energy: A global scenario” (2020)
Étude scientifique essentielle pour l’estimation des 15–24 GJ/hab/an.
Kikstra et al. — “Decent living gaps and energy needs…” (2021)
Travail central sur la relation entre énergie nécessaire et niveau de vie décent.
Vogel, O’Neill, Lamb & Steinberger — “Socio-economic conditions for satisfying human needs at low energy use” (2021)
Montre qu’une société décente peut fonctionner avec 13–18 GJ/hab/an.
Semal & Villalba — “Sobriété énergétique. Contraintes matérielles, équité sociale et perspectives institutionnelles” (2018)
Un ouvrage universitaire de référence sur la notion de satiété énergétique.
Helm, D. — “Burn Out: The Endgame for Fossil Fuels” (2017)
Analyse énergétique systémique montrant que le problème est structurel, pas technique.
Smil, Vaclav — “Energy and Civilization: A History” (2017)
Synthèse scientifique majeure sur la relation énergie, modes de vie, complexité sociale.