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Repenser un territoire à l’échelle de ses bassins versants, c’est opérer un renversement de regard. Au lieu d’imposer un aménagement depuis le haut (règlements, découpages, zonages), il s’agit d’écouter ce que le terrain a à dire : comment circule l’eau ? Où s’infiltre-t-elle ? Où s’accumule-t-elle ? Quels sont les points de rupture ou de régulation ? On passe d’une logique de découpe à une logique de flux. Et cela change tout.
Pour commencer, rappelons quelques éléments sur les cycles de l’eau.
L’eau ne se contente pas d’être présente sur Terre : elle circule, se transforme, relie les milieux, les écosystèmes, les climats. Cette circulation perpétuelle est ce que l’on appelle communément le cycle de l’eau. Pourtant, ce terme au singulier masque une réalité bien plus complexe. Il existe plusieurs cycles de l’eau, imbriqués les uns dans les autres, et dont le fonctionnement dépend de facteurs aussi bien naturels qu’humains.
Le grand cycle de l’eau, aussi appelé cycle hydrologique global, décrit les échanges constants entre les océans, l’atmosphère et les continents. Sous l’effet du soleil, l’eau s’évapore des mers, des lacs, des sols et de la végétation. Cette vapeur d’eau monte, se refroidit en altitude, se condense en nuages, puis retombe sous forme de précipitations : pluie, neige, grêle. Une partie de cette eau s’infiltre dans le sol, rechargeant les nappes souterraines ; l’autre ruisselle à la surface, rejoignant rivières et fleuves, qui finissent leur course dans les océans. Le cycle recommence alors, indéfiniment – du moins en théorie.
À ce grand cycle s’ajoute ce que l’on appelle parfois le petit cycle de l’eau, ou cycle anthropisé. C’est celui qui concerne l’eau captée, utilisée, traitée, puis rejetée par les activités humaines. L’eau est prélevée dans les nappes, les rivières ou les lacs, rendue potable, distribuée via les réseaux, utilisée à des fins domestiques, agricoles ou industrielles, avant d’être évacuée sous forme d’eaux usées. Ces eaux sont alors traitées (plus ou moins bien) dans des stations d’épuration, puis restituées à l’environnement. Ce petit cycle, linéaire et artificiel, est souvent déconnecté des rythmes du grand cycle : il prélève plus qu’il ne restitue (1), perturbe les milieux, et altère la qualité de la ressource.
Le fonctionnement de ces cycles dépend d’un ensemble de facteurs interdépendants. Le climat en est un acteur majeur : la température conditionne l’évaporation, la nature et la fréquence des précipitations influencent directement les flux d’eau, et les dérèglements climatiques exacerbent les extrêmes, entre sécheresses prolongées et pluies torrentielles. L’urbanisation joue aussi un rôle clé : en recouvrant les sols de surfaces imperméables (béton, bitume), elle favorise le ruissellement, limite l’infiltration et empêche la recharge des nappes. Les pratiques agricoles intensives, en tassant les sols et en utilisant massivement l’irrigation et les intrants chimiques, accentuent ces déséquilibres, tout en polluant les eaux de surface et souterraines.
La végétation a également un rôle crucial. Les forêts, en particulier, agissent comme de véritables régulateurs hydriques : elles favorisent l’infiltration, ralentissent les écoulements, et renvoient dans l’atmosphère une partie de l’eau via l’évapotranspiration.
On oublie aussi souvent que les forêts agissent comme de véritables stations d’épuration naturelles. Lorsque l’eau s’infiltre lentement dans un sol forestier, elle traverse une épaisse couche de matière organique vivante : humus, racines, champignons, bactéries, microfaune du sol. Ce réseau d’organismes souterrains joue un rôle décisif dans la filtration, la dégradation des polluants et la régénération de la qualité de l’eau. Contrairement aux zones urbanisées ou aux champs nus, les forêts laissent le temps à l’eau de s’infiltrer doucement, tout en l’enrichissant biologiquement et en la nettoyant. Elles sont ainsi des alliées fondamentales du cycle de l’eau, et leur destruction entraîne à la fois un appauvrissement de la ressource et une dégradation de sa qualité.
La déforestation perturbe ces équilibres et contribue à assécher les sols. D’autres facteurs, plus localisés, s’ajoutent : les barrages modifient les débits des rivières ; les activités industrielles captent ou polluent la ressource ; le tourisme (neige artificielle, golfs, stations balnéaires) exerce une pression croissante.
Enfin, la fonte accélérée des glaciers et des calottes glaciaires – la cryosphère – vient ajouter une dimension temporelle inquiétante : ces réserves d’eau douce, souvent surnommées « châteaux d’eau » de la planète, disparaissent à grande vitesse, menaçant l’approvisionnement futur de millions de personnes.
Ainsi, loin d’être un mécanisme figé ou purement naturel, le cycle de l’eau est un système dynamique, sensible, et de plus en plus fragilisé. Il relie les sols, les climats, les écosystèmes, les usages humains. En déréglant un maillon, c’est l’ensemble du cycle que l’on déséquilibre. C’est pourquoi repenser nos usages, restaurer les capacités d’infiltration des sols, protéger les milieux humides et adopter des pratiques agricoles et urbaines compatibles avec le cycle naturel de l’eau est aujourd’hui une condition incontournable de toute résilience territoriale.
Les impacts actuels du réchauffement climatique sur les cycles de l’eau
Le réchauffement climatique n’est pas qu’une affaire de degrés : il bouleverse en profondeur le fonctionnement du cycle de l’eau à toutes les échelles. En effet, un principe physique fondamental nous apprend que pour chaque degré Celsius supplémentaire, la capacité de l’atmosphère à retenir la vapeur d’eau augmente d’environ 7 %.
Une atmosphère plus chaude agit donc comme une éponge plus grande, capable de capter davantage d’humidité depuis les océans, les sols ou la végétation. Mais une fois saturée, cette éponge relâche son contenu sous forme de précipitations brutales, souvent concentrées dans le temps et l’espace : orages violents, pluies diluviennes, inondations éclairs. Ces épisodes deviennent plus fréquents et plus intenses dans un climat plus chaud.
À l’inverse, lorsque cette humidité atmosphérique ne condense pas localement, elle s’éloigne vers d’autres régions et laisse place à des périodes de sécheresse prolongée, parfois sévères. En amplifiant à la fois l’évaporation (par les fortes températures) et l’irrégularité des précipitations, le réchauffement climatique désorganise les équilibres hydriques. Les saisons des pluies sont décalées ou raccourcies, les périodes de recharge des nappes ne coïncident plus avec les besoins agricoles ou humains, et l’eau, même lorsqu’elle tombe en abondance, n’a plus le temps de s’infiltrer. Les sols secs deviennent hydrophobes, accélérant le ruissellement, l’érosion et les crues. Les zones humides s’assèchent, les nappes phréatiques ne se reconstituent plus, et les glaciers, qui alimentaient de nombreux fleuves en été, fondent à un rythme alarmant : trop d’eau aujourd’hui, puis plus du tout demain.
L’eau doit être le fil conducteur de la réorganisation territoriale.
Car ce que l’on fait pour l’eau, on le fait aussi pour les sols, pour le vivant, pour les humains. Restaurer une zone d’infiltration, c’est aussi faire vivre un sol. Renaturer une haie, c’est ralentir le ruissellement, mais aussi ramener des oiseaux, favoriser les pollinisateurs, casser le vent. Créer une retenue collinaire, c’est à la fois limiter les inondations en aval et sécuriser l’irrigation de cultures vivrières.
À cette échelle, on voit apparaître des logiques de coopération entre territoires : la commune en amont a un rôle essentiel à jouer pour l’équilibre de la commune en aval. La ville n’est plus isolée de sa campagne. Le plateau doit penser ses pratiques en fonction de la vallée. L’eau, fluide et mobile, oblige à une solidarité géographique et écologique.
Une redirection écologique par le bassin versant : faire avec le terrain, pas contre lui
Dans cette nouvelle phase de l’histoire des territoires qui s’ouvre, les habitants – de notre point de vue – ne pourront plus compter sur des institutions centralisées pour organiser l’eau, l’usage des terres ou la répartition des ressources. Selon nous, ce sont les communautés locales elles-mêmes qui devront reprendre en main la lecture, l’entretien et la gouvernance des milieux, à partir de leurs logiques propres. Et le bassin versant devient alors une boussole naturelle : une unité de compréhension, de coopération et d’organisation. Ce n’est plus une abstraction géographique, mais un cadre d’action concret, tangible, lisible sur le terrain.
Comment procéder concrètement ?
La première étape consiste à observer les formes du paysage. Où naît l’eau ? Où circule-t-elle après les pluies ? Où s’accumule-t-elle ? Quels sont les talwegs, les points bas, les ruptures de pente ? Quels sont les anciens fossés, sources, mares, méandres disparus ? Quels sols sont encore vivants et infiltrants ? Cette lecture fine du terrain, parfois oubliée mais encore présente chez les plus anciens ou dans les archives locales, permet de retracer les flux naturels : c’est une cartographie sensible du bassin versant qui émerge.
Les habitants pourront alors délimiter collectivement les sous-unités de leur territoire — micro-bassins, sous-bassins, affluents oubliés — en s’appuyant sur des repères simples : lignes de crête, vallons, sources, ruptures de végétation. À partir de là, ils pourront identifier les zones à restaurer, celles à protéger, et celles à transformer. Là où l’eau ruisselle trop vite, on ralentit. Là où elle s’infiltrait jadis, on recrée de la porosité. Là où elle stagne en excès, on réouvre un bras secondaire ou on plante un talus végétalisé…
Ce travail est autant technique qu’écologique, mais surtout profondément politique : il s’agit de restituer à la communauté le pouvoir de vivre avec son bassin versant, et non contre lui.
Chaque portion de territoire devient un atelier d’adaptation collective, un chantier d’apprentissage croisé entre les générations et les métiers : paysans, bâtisseurs, jardiniers, hydrologues amateurs, observateurs patients. On y apprend à détecter les signes avant-coureurs de saturation (érosion, flaques stagnantes, turbidité, fissures), à réagir en prévention plutôt qu’en réaction, à partager équitablement les ressources disponibles selon les saisons et les usages essentiels.
Ainsi, la redirection écologique par les bassins versants devient une pratique d’autonomie territoriale. Non un modèle figé, mais une méthode vivante, reproductible, ajustable. On n’applique plus un plan descendant ; on recompose un territoire habité, sensible aux cycles du vivant, capable d’absorber les chocs, de ralentir les excès, de stocker l’abondance pour les périodes de tension. C’est une autre manière d’habiter le monde qui se dessine ici : à l’écoute de l’eau, du sol, des pentes, et des liens entre les éléments.
1) Note sur le cycle anthropisé :
En agriculture, l’irrigation entraîne une évaporation massive (surtout en période chaude), une partie seulement s’infiltre ou ruisselle. Dans l’industrie, l’eau est intégrée dans les produits (alimentaires, chimiques, etc.) ou évacuée sous forme de vapeur. Dans les villes, l’évaporation se produit aussi (climatisation, nettoyage, évaporation sur les routes…). Par ailleurs, même après passage en station d’épuration :
- l’eau rejetée contient souvent des résidus chimiques, des microplastiques, des médicaments ;
- le débit rejeté peut être irrégulier et mal adapté aux capacités du cours d’eau ;
- et dans certains cas (lors de fortes pluies), les réseaux saturent, provoquant des déversements directs d’eaux usées dans le milieu naturel, sans traitement.
Ensuite, La restitution se fait souvent « ailleurs »
Par exemple :
- une ville pompe de l’eau dans une nappe souterraine, mais la rejette dans une rivière, parfois située loin du point de prélèvement ;
- ou encore, l’eau issue d’une source de montagne est captée pour une métropole, puis rejetée en aval, sans jamais retourner à sa source.
On a donc une déconnexion spatiale entre la source et le rejet : le milieu d’origine s’appauvrit, l’aval parfois se surcharge.
Enfin, L’artificialisation empêche le retour naturel
Dans les zones urbaines :
- les sols imperméables (bitume, béton) empêchent l’infiltration vers les nappes phréatiques ;
- l’eau de pluie est directement canalisée vers les égouts, ou envoyée loin dans un cours d’eau.
Même l’eau de pluie n’alimente plus les nappes locales, ce qui contribue à leur assèchement progressif.
Pour finir, précisons que parmi les nombreuses confusions liées à la gestion de l’eau, l’une des plus fréquentes concerne la distinction entre prélèvement et consommation.
Ces deux notions, souvent utilisées comme synonymes dans le langage courant, désignent en réalité deux réalités bien différentes.
- Le prélèvement correspond à la quantité d’eau que l’on retire temporairement d’un milieu naturel — rivière, nappe phréatique, lac ou source — pour un usage agricole, domestique ou industriel. Cette eau peut ensuite être restituée, en tout ou partie, au milieu d’origine ou à un autre, généralement après avoir été utilisée, transformée ou chauffée.
- La consommation, elle, désigne la part de cette eau qui ne revient pas au cycle local : soit parce qu’elle a été évaporée (irrigation, industrie, climatisation), soit parce qu’elle a été incorporée dans un produit (eau embouteillée, production alimentaire, chimie), soit encore parce qu’elle a été dispersée ou polluée de façon irréversible.
Ainsi, une centrale thermique peut prélever des volumes colossaux pour refroidir ses installations, tout en consommant peu, puisque la majorité de l’eau est rendue — même si elle est plus chaude.
À l’inverse, un système d’irrigation par aspersion en plein été consommera la quasi-totalité de l’eau prélevée, par évaporation et absorption végétale. Cette distinction est cruciale : ce n’est pas tant le volume d’eau qu’on prélève qui compte, mais ce qu’on en fait, et si le territoire a la capacité écologique de reconstituer ce qu’on lui prend.
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RESSOURCES DOCUMENTAIRES
Le « Livre Bleu » – Bassinversant.org (PDF), 2022
Un livre complet sur l’importance d’une planification et d’une organisation cohérentes de l’eau à l’échelle hydrographique, avec des propositions de réforme.
Les EPTB : une structure pour la gestion intégrée des bassins versants (
Un article qui présente les Établissements Publics Territoriaux de Bassin (EPTB), outils de gouvernance à l’échelle du bassin.