Retour au menu

Si l’école n’a jamais eu pour seule vocation de former à un métier, elle a été conçue pour accompagner une économie en expansion, un marché du travail structuré et une abondance matérielle qui n’existeront plus. Cette école, telle qu’elle s’est développée depuis deux siècles, a été pensée pour une société d’abondance énergétique, de mobilité infinie, d’industrialisation ascendante. Même si, dans le présent, les programmes scolaires et les politiques éducatives persistent à ignorer cette rupture, l’horizon matériel de ce siècle impose un pivot majeur. L’éducation doit cesser d’être le prolongement de la logique compétitive et de la course au diplôme ; elle doit devenir un espace où l’on se prépare à vivre dans un monde instable, difficile, contraint, où l’autonomie technique, la coopération, la compréhension systémique, la sobriété et le lien au vivant seront des conditions de survie collective.
Ce pivot ne peut être qu’une refondation.
La question éducative est désormais la question politique centrale : que faut-il apprendre pour vivre, agir, résister, coopérer, inventer, réparer, transmettre et s’émanciper dans un monde matériellement dégradé ? Avec quels outils ? Quels savoirs ? Quels gestes ? Quels imaginaires ? Quels communs ? Ces questions demeurent largement inentendables, que ce soit par les parents ou par les enseignants. Mais elles deviennent incontournables pour préparer l’avenir.
L’éducation pour la soutenabilité commence par reconnaître que la société industrielle ne pourra plus être reproduite.
Les ressources qui l’ont portée — fossiles, minerais, métaux critiques — deviennent rares. Les infrastructures qui faisaient tenir nos modes de vie — réseaux énergétiques, chaînes logistiques, mobilité permanente — se fragilisent sous les effets conjoints du climat, des pénuries et des tensions géopolitiques. Dans le présent, cela signifie intégrer la lucidité dans les enseignements. Dans le futur sobre, cela signifiera apprendre à vivre dans un monde où les limites ne seront plus négociables.
La capabilité
Ce nouveau paradigme éducatif ne s’organise ni autour de la compétition, ni autour de la performance, ni autour de la sélection. Il repose sur la capabilité : la capacité à agir, comprendre, coopérer, décider, réparer, cultiver, argumenter, s’orienter dans l’incertitude. Ce terme, emprunté à la pensée d’Amartya Sen et de Martha Nussbaum, prend, dans un monde contraint, une dimension nouvelle. “Être capable”, ce n’est pas seulement maîtriser les compétences scolaires classiques, mais avoir les moyens matériels et culturels de rester autonome, utile, créatif, dans une société où la quantité d’énergie disponible par personne diminuera radicalement et durablement.
L’éducation pour la soutenabilité a une seconde finalité : l’émancipation.
Non pas l’émancipation conçue comme réussite individuelle, mais comme capacité collective à comprendre les systèmes, déjouer les narratifs toxiques (croissance infinie, solutionnisme technologique, hyperconsommation), analyser les rapports de force, reconnaître les illusions dangereuses. Dans le présent, il s’agit de libérer les élèves des mythes qui dominent encore la société fossile. Dans le futur, il s’agira de cultiver des esprits capables de tenir debout dans la tempête : lucides, sensibles, structurés, attentifs au réel.
Cette éducation doit aussi reconstruire l’idée d’autonomie technique.
Pendant un siècle, l’école a formé des individus dépendants de technologies opaques, externalisées et énergivores. Elle a invisibilisé la matière, les objets, les gestes, les outils. Or apprendre à vivre dans un monde sobre implique de réapprendre la matérialité : manipuler, réparer, entretenir, comprendre les systèmes low-tech, fabriquer des objets utiles, diagnostiquer une panne, cultiver la terre, gérer l’eau. Aujourd’hui, l’école ignore largement la technique réelle mais demain, elle devra redevenir un lieu d’apprentissage cohérent avec le nouvel « environnement » !
Une autre dimension essentielle est celle de la coopération.
Le modèle éducatif dominant repose sur la compétition, la sélection, l’évaluation permanente, l’individualisation. Ce modèle n’est pas seulement injuste, il est incompatible avec le monde qui vient. Lorsqu’un territoire devra faire face à des vagues de chaleur extrêmes, des ruptures d’approvisionnement, des crises de l’eau ou de l’énergie, ce ne sont ni les notes, ni les classements, ni la compétition qui permettront de tenir, mais la capacité à organiser, débattre, répartir les tâches, prendre soin les uns des autres. Aujourd’hui, la coopération est une option pédagogique marginale. Dans une société post-fossile, elle sera la clé de voûte.
Enfin, l’éducation pour la soutenabilité doit reconnecter l’école au vivant et au territoire, dans un temps bien plus long.
Aujourd’hui, l’école est un espace clos, abstrait, totalement coupé (ou presque) de la nature et des réalités matérielles. Demain, elle devra être une école dehors : une école où l’on observe, cultive, mesure, construit, marche, explore, contemple, ressent. Apprendre à lire le ciel, le sol, la météo, les cycles écologiques ; comprendre l’eau, les plantes, les forêts ; manipuler la matière, les outils, les énergies simples ; développer la sensibilité, l’art, la poésie du réel. L’école n’est pas un lieu où l’on prépare les enfants à être productifs : c’est un lieu où se construit une façon d’habiter le monde.
L’éducation pour la soutenabilité n’est donc pas un programme, mais un horizon. Elle ne consiste pas à apprendre davantage, mais à apprendre autrement. Elle ne vise pas à adapter les enfants à un monde impossible, mais à leur permettre d’inventer un monde habitable.
___________________________
RESSOURCES DOCUMENTAIRES
IPCC — AR6 WG2, Chapitre “Education, knowledge & climate resilient development” (2022)
Le GIEC souligne l’importance d’une éducation systémique, non cognitive uniquement, intégrant adaptation, coopération et justice.
GIEC + PNUD — Human Development Report 2020: The Next Frontier(2020)
Montre le lien entre soutenabilité, capabilité, justice sociale et transformation éducative profonde.