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Toutes les analyses contemporaines – du Global Footprint Network aux travaux du GIEC, de l’IPBES et de l’Agence européenne de l’environnement – convergent sur un même diagnostic : la « demande écologique » des sociétés humaines excède massivement la biocapacité de la Terre. Réduire drastiquement notre empreinte écologique c’est aller (progressivement mais rapidement) vers un budget de 1,6 hectare par habitant.
Les pays riches consomment chaque année l’équivalent de deux à trois planètes, une part importante de cette empreinte étant externalisée vers le « Sud global » : émissions délocalisées, extraction minière, déforestation, artificialisation importée, épuisement des sols, et pollution des écosystèmes. La soutenabilité n’est donc plus un enjeu moral mais une nécessité physique. Il est impossible de maintenir des sociétés stables dans un monde où l’empreinte dépasse les capacités de renouvellement du vivant.
Pourquoi viser 1,6 hectare par habitant ?
Le chiffre de 1,6 hectare correspond à la biocapacité moyenne disponible par être humain une fois répartie équitablement sur l’ensemble des surfaces biologiquement productives de la planète : terres cultivables, forêts, pâturages, zones de pêche, sols pour bâtir et capacité d’absorption du carbone.
Dépasser cette surface implique toujours un coût : soit l’on détruit les écosystèmes locaux, soit l’on pille la biocapacité d’autres régions du monde, soit l’on transfère la charge écologique sur les générations futures. La soutenabilité forte impose de considérer ces 1,6 hectare comme une enveloppe non négociable, dans laquelle doivent s’inscrire nos infrastructures, nos systèmes alimentaires, notre métabolisme énergétique et notre organisation sociale.
Une réduction d’empreinte qui suppose une refondation
Aucune trajectoire réaliste de retour sous 1,6 hectare ne peut résulter d’une addition de « bons gestes ». Il ne s’agit pas de « moraliser » la consommation ou d’améliorer marginalement l’efficacité énergétique : il s’agit d’une refondation structurelle touchant aux matériaux, à l’énergie, au logement, à la mobilité, à l’industrie, à l’alimentation et à l’usage des sols. L’empreinte n’est pas un agrégat de comportements individuels : c’est un symptôme de notre modèle socio-économique et de son métabolisme matériel.
Réduire drastiquement notre empreinte écologique implique de redéfinir ce que nous entendons par « niveau de vie » : passer d’un imaginaire fondé sur une abondance matérielle apparente — indissociable de la vitesse et de la possession, et dont une large part de la population demeure durablement exclue — à une conception enracinée dans la sobriété, la durabilité, la proximité et la santé des écosystèmes.
Reconfigurer l’énergie : sobriété structurelle et métabolisme compatible avec le vivant
Dans les pays industrialisés, l’essentiel de l’empreinte provient de la consommation d’énergie et des matériaux qui lui sont associés. Revenir à 1,6 hectare suppose une division par quatre à six de la consommation d’énergie finale. L’affaire ne peut être simplement résolue par un « verdissement » d’un système ultra énergivore… Mais il faudra bien en venir à réduire les usages superflus, à sortir des logiques d’abondance, à privilégier des technologies frugales et réparables, à développer les énergies locales à faible intensité matérielle (solaire thermique, réseaux de chaleur basse température, géothermie de proximité), ou encore à limiter la place du numérique à ses usages essentiels (voir les fiches « quelle quantité d’énergie« , « Proposition d’un mix énergétique« ).
Aucun scénario soutenable n’est compatible avec un métabolisme énergétique extractiviste ni avec des infrastructures nécessitant des flux continus de métaux, d’hydrocarbures ou de composants électroniques.
Refonder notre rapport aux matériaux
La réduction de l’empreinte passe par la réduction drastique de l’extraction minière, des métaux, des hydrocarbures et des matériaux de construction. Les filières locales doivent devenir la norme : bois d’œuvre en sylviculture continue, pierre locale, terre crue, chanvre, réemploi massif, réparation systématique, ateliers coopératifs low-tech. L’objectif est de « démétalliser » une partie de l’économie, tout en relocalisant ce qui doit rester matériel. Un territoire soutenable doit pouvoir produire une part significative de ses outils, de ses bâtiments et de son énergie, réduisant ainsi l’empreinte importée.
Transformer l’alimentation : sols vivants, biodiversité fonctionnelle et bas carbone
Le système alimentaire représente près d’un tiers de l’empreinte écologique. Rester sous 1,6 hectare impose une agroécologie territoriale fondée sur la biodiversité, des sols vivants, l’arrêt des intrants fossiles, la réduction drastique du gaspillage, et une diminution nette de la consommation de viande issue de l’élevage industriel.
Une agriculture régénérative réelle – non greenwashée – permettrait de réduire l’empreinte tout en augmentant la biocapacité : plus d’humus, plus de carbone stocké, plus d’eau retenue, plus de biodiversité. Mais cela nécessite un changement culturel profond et un retour massif de la main-d’œuvre dans les champs (voir nos fiches pour « la refonde de notre modèle agricole »).
Réduire radicalement l’artificialisation : sols vivants, climat et biocapacité
L’artificialisation des sols détruit directement la biocapacité, fragilise les cycles de l’eau, aggrave les inondations, amplifie les sécheresses, et réduit la capacité des écosystèmes à stocker du carbone. En France, chaque année, 200 à 300 km² sont artificialisés – l’équivalent de deux à trois fois la surface de Paris. Le constat est dramatique : béton, bitume et plateformes logistiques ont ravagé des terres fertiles, détruit des niches écologiques et accéléré l’effondrement de la biodiversité.
La Convention citoyenne pour le climat avait proposé une approche qualifiée par beaucoup « d’ambitieuse » (?) : interdire toute nouvelle artificialisation tant que des réhabilitations restent possibles, taxer fortement la vacance des logements, mobiliser les friches, densifier les zones pavillonnaires, et interdire les nouvelles zones commerciales.
Ces mesures, pourtant (très) modérées, ont été rejetées au nom du « rêve pavillonnaire ».
La loi Résilience (2021) et la bataille du ZAN
La loi du 22 août 2021 introduit deux objectifs :
– diviser par deux le rythme d’artificialisation d’ici 2030 ;
– atteindre le zéro artificialisation nette en 2050.
Mais la mise en œuvre territoriale est lente, c’est le moins que l’on puisse dire ! Les Régions distribuent désormais les « droits à artificialiser », ce qui crée des situations profondément injustes :
– les territoires vertueux, qui avaient peu artificialisé, voient leurs marges se réduire encore ;
– les territoires « mauvais élèves » bénéficient paradoxalement de quotas plus importants.
Une double peine pour les premiers, une double récompense pour les seconds.
La loi du 20 juillet 2023 : retards et reculs
Sous la pression locale, une nouvelle loi assouplit encore les critères : délais supplémentaires, exceptions élargies, commissions de conciliation pour arbitrer les conflits entre État et Régions. Résultat : un risque réel de dilution des objectifs du ZAN, et une perte de temps précieuse alors que les écosystèmes s’effondrent.
Réduire l’empreinte écologique suppose au contraire un changement radical d’aménagement : réhabiliter avant de construire, densifier les centres-bourgs, stopper les zones commerciales, libérer les sols, restaurer les continuités écologiques, et redonner de la place au vivant.
Réinventer la mobilité : la proximité comme infrastructure centrale
Aucune société ne peut rester sous 1,6 hectare en maintenant une dépendance massive à la voiture individuelle. L’objectif n’est pas d’électrifier le parc automobile, mais de réduire – considérablement – la place de l’automobile :
– transports collectifs légers ;
– réseaux ferrés régionaux ;
– vélo et vélo à supercondensateur ;
– proximité des services ;
– rééquilibrage des territoires.
La mobilité soutenable est d’abord une question d’urbanisme, pas de technologie.
Réduire l’empreinte importée
La majorité de l’empreinte écologique des pays riches est « invisible » parce qu’elle est produite ailleurs. Il nous faut réduire les importations de biens manufacturés, de plastiques, de textiles, d’acier, d’électronique. Cela nécessite des politiques industrielles cohérentes, une relocalisation des filières essentielles, et une économie fondée sur la réparation, la durabilité et les communs.
Reconfigurer l’économie : résilience plutôt que croissance
Une économie construite sur le PIB et l’augmentation continue des flux matériels est incompatible avec la biocapacité planétaire. Une réduction massive de l’empreinte suppose un basculement vers une économie du soin, du vivant, de la durabilité, des communs, de la sobriété collective. Il ne s’agit pas de décroissance punitive, mais de croissance de la qualité de vie avec moins de matière et d’énergie.
Restituer de la place au vivant : augmenter la biocapacité
Réduire l’empreinte ne consiste pas seulement à consommer moins, mais aussi à restaurer, chaque fois que possible, les milieux naturels :
– renaturation des sols ;
– rewilding raisonné ;
– expansion des zones humides ;
– corridors écologiques ;
– restauration de la biodiversité fonctionnelle ;
– continuité forestière ;
– sols vivants ;
– agroécosystèmes diversifiés.
Chaque hectare rendu au vivant augmente notre marge, notre résilience et notre chance de traverser le futur.
Revenir à 1,6 hectare, c’est réapprendre à vivre dans un monde fini, restaurer notre rapport au vivant, retrouver du sens et de la proximité, tout en garantissant un niveau de vie digne, stable, résilient. C’est une véritable reconstruction révolutionnaire : sociale, écologique, culturelle. Une société (re)fondée ainsi sur la sobriété, la coopération et la justice peut être plus vivable, plus joyeuse, plus digne qu’un monde d’abondance matérielle construite sur l’effondrement des écosystèmes.
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RESSOURCES DOCUMENTAIRES
Wackernagel, M., Schulz, N. B., Deumling, D. et al. (2002). Tracking the ecological overshoot of the human economy. Proceedings of the National Academy of Sciences (PNAS).
C’est l’article majeur expliquant la méthodologie de calcul de l’empreinte écologique et l’idée que l’humanité dépasse la biocapacité globale. Indispensable pour rappeler les fondements scientifiques du « 1,6 ha par habitant ».
Les “100 milliards de tonnes” et la nécessité de la contraction matérielle (Wiedmann, T., Lenzen, M., Keyßer, L. T., & Steinberger, J. K. 2020)
Etude montrant que les pays riches doivent réduire massivement leur demande en matériaux, énergie et terres pour revenir dans l’espace de soutenabilité. Les auteurs démontrent en particulier que les politiques « vertes » classiques sont insuffisantes sans réduction de la consommation.