Oui, ce mouvement de la jeunesse est beau. Il montre qu’il existe encore une force majeure dans ce pays pour refuser les politiques inégalitaires, élitistes, iniques. C’est un fait.
Oui, des milliers de personnes moins jeunes ont rejoint ce mouvement, par solidarité, mais aussi pour défendre leurs propres revendications. C’est un autre fait.

Cela étant dit, et pour aller droit au but, deux problèmes majeurs se posent : d’une part, les pratiques de dégradation et d’affrontement, largement relayées, c’est le moins que l’on puisse dire, par l’ensemble des grands médias ; d’autre part, la déconnexion persistante des mouvements sociaux, dans leur globalité, des enjeux de l’anthropocène.
Ces deux questions peuvent sembler distinctes. Elles renvoient pourtant à un même problème fondamental : celui de la cohérence entre les moyens que nous employons, les revendications que nous portons et la société que nous voudrions imaginer et faire advenir.
La fin est dans les moyens
Concernant le premier problème, nous connaissons bien la mécanique.
À force de provocations policières, de répressions injustifiées et injustifiables contre des manifestant.es pacifiques, le pouvoir fait monter la rancœur, la rage, parfois même une soif de vengeance qui finit par se traduire par « tout et n’importe quoi ».
Des mouvances, se croyant révolutionnaires alors qu’elles ne sont qu’insurrectionnalistes, contribuent à faire dégénérer les manifestations, s’opposent à toute stratégie pacifique et traitent celles et ceux qui, à gauche, les critiquent, au mieux de naïfs, au pire de « sociaux-traîtres ».
La misère et le rêve vendu par la société de consommation font le reste : certains en viennent à piller des biens qu’ils n’ont aucun moyen de s’offrir légalement…
Dans cette affaire, les pratiques dites « black blocs », lorsqu’elles imposent leur logique d’affrontement à l’ensemble d’une manifestation, se révèlent être les parfaites alliées objectives du système qu’elles prétendent combattre.
Car les conséquences politiques sont redoutables. Le pouvoir peut d’autant plus facilement se présenter comme le garant de l’Ordre, justifier le durcissement de la répression et renforcer les dispositifs autoritaires. Et lorsque la peur du désordre s’installe durablement, elle peut également nourrir les forces politiques les plus réactionnaires, jusqu’à favoriser l’instauration d’un régime authentiquement fasciste.
Dans cette séquence, le mouvement social risque de perdre sur tous les tableaux : il perd sur ses revendications immédiates, il perd en capacité de mobilisation populaire et il compromet la traduction politique de ses aspirations. Véritable plaie, la mouvance dite « autonome » (?) a peut-être réussi à accélérer la marche de l’Histoire… dans le mauvais sens !
En réalité et pour le dire autrement, il n’y a rien de pire qu’une « insurrection sans projet ». Elle ne peut déboucher que sur une dictature en bonne et due forme.
Pour ce qui est de la violence, elle ne peut être que défensive et collective, en réponse à des actes d’agression visant des manifestations pacifiques. Mais elle ne doit jamais, absolument jamais, être perçue comme une voie d’émancipation, ce qui relève d’une totale contradiction.
Tout mouvement qui ne comprend pas que la fin ne justifie pas les moyens mais qu’au contraire la fin est dans les moyens – c’est-à-dire que les pratiques employées conditionnent la suite – se perd et aboutit au résultat exactement inverse de celui proclamé au départ. On ne construit pas une société de liberté et de respect des autres en reproduisant, au sein même des luttes, des pratiques autoritaires, minoritaires ou imposées à la majorité des participants.
Stratégiquement, nous devons tout faire pour empêcher que ces pratiques d’affrontement dictent le déroulement de nos mobilisations.
Mais surtout, nous devons construire collectivement un véritable mouvement citoyen et révolutionnaire (au sens de changer le monde et de le remettre à l’endroit !) qui, tout à la fois, développe des alternatives sociales et économiques sur le terrain, défend bec et ongles nos droits sociaux et redessine la société de demain : celle dans laquelle nous aurions envie de vivre, et celle qui serait réellement durable, au sens de pouvoir se maintenir pendant des centaines d’années sans détruire nos biotopes.
Par ailleurs, cette nécessaire cohérence entre les fins et les moyens ne concerne pas seulement nos formes de mobilisation. Elle interroge tout autant le contenu même de nos revendications. Car comment prétendre faire émerger une société émancipatrice si les conditions matérielles de son fonctionnement continuent de détruire les écosystèmes dont dépend notre propre existence ?
Cela nous conduit au second problème.
L’émancipation sociale à l’ère de l’anthropocène
Aujourd’hui, tout se passe encore comme si la question d’un changement extrêmement profond de nos modes de vie ne se posait pas, ou pouvait être renvoyée à plus tard.
Bien entendu, il est compréhensible que nombre de nos concitoyens se révoltent d’abord contre ce qu’ils subissent quotidiennement : la baisse drastique de leur pouvoir d’achat, la remise en cause de ce que l’on pensait constituer des « acquis sociaux », le délabrement des services publics, notamment de la santé et de l’éducation, ou encore la précarisation croissante de leurs conditions d’existence. Ces révoltes sont légitimes et nécessaires.
Mais il ne faut pas se raconter de fables : pour parvenir à mettre un coup d’arrêt au processus d’extinction du vivant en cours et organiser un monde écologiquement viable, c’est-à-dire à maintenir les conditions mêmes d’habitabilité de la planète, une refondation radicale de nos modes de production, de consommation et de vie est incontournable.
Qu’on le veuille ou non. Qu’on pense que cela peut être l’occasion de mieux vivre ou pas !
Pendant que nous nous mobilisons, les données sur l’état écologique de la planète n’ont pas disparu. Elles sont même de plus en plus catastrophiques.
Dégel brutal du pergélisol sur le plateau tibétain, incendies monstrueux en Indonésie, effondrement de la biodiversité, et une concentration de CO₂ dans l’atmosphère qui atteint désormais 428 ppm, un niveau inédit depuis au moins deux millions d’années… Faut-il refaire toute la liste pour que chacun.e mesure réellement la situation dans laquelle nous nous trouvons ?
Si tous les habitants de la planète vivaient comme les Français moyens, il faudrait plus de trois planètes pour satisfaire durablement leurs besoins matériels selon les indicateurs d’empreinte écologique. Telle est bien l’insoutenabilité de notre mode de vie collectif.
Évidemment, cette moyenne masque des inégalités considérables. Entre les ménages les plus modestes et les plus fortunés, les empreintes écologiques n’ont rien de comparable. Les responsabilités sont profondément inégales, tout comme les capacités à transformer ses conditions d’existence. Il serait parfaitement injuste de demander les mêmes efforts à celles et ceux qui peinent déjà à satisfaire leurs besoins fondamentaux et à celles et ceux dont les consommations dépassent largement ce qui pourrait être généralisé à l’ensemble de l’humanité.
Mais cette indispensable exigence de justice sociale ne doit pas servir de prétexte pour éluder le problème de fond. Car s’il s’agit de ramener notre empreinte carbone à deux tonnes, voire une tonne de CO₂ équivalent par habitant et par an, tout le monde est concerné.
Il ne suffit plus d’ajouter quelques revendications écologiques à un programme social traditionnel. Il faut désormais repenser l’ensemble de nos revendications à partir des limites planétaires.
Cela change profondément la perspective.
La question n’est plus seulement de savoir comment mieux répartir les richesses produites, mais aussi de décider collectivement ce que nous devons produire, comment nous devons le produire, pour satisfaire quels besoins et, surtout, à quoi nous devons renoncer.
Nous pouvons parfaitement défendre le maintien et même l’amélioration d’un système de santé efficace, d’une éducation de haut niveau, de services publics accessibles à toutes et tous. Mais cela suppose de faire des choix, de définir des priorités et de réorienter radicalement les ressources disponibles.
Faut-il continuer à développer des productions socialement inutiles ou écologiquement destructrices ? Faut-il multiplier les biens de consommation individuels ou privilégier les équipements collectifs ? Faut-il encourager toujours davantage la consommation matérielle ou développer les conditions d’une vie plus riche en relations humaines, en culture, en temps libre, en activités choisies ?
Autrement dit, il ne s’agit pas simplement de consommer moins, mais de décider démocratiquement ce que signifie vivre mieux. L’émancipation ne peut plus être pensée uniquement comme la libération des êtres humains des rapports de domination économique et sociale. Elle doit aussi être conçue comme la possibilité de vivre librement, dignement et collectivement sans détruire les conditions écologiques qui rendent cette existence possible.
Cela implique de débattre des justes arbitrages et de redéfinir ce que nous considérons comme des besoins essentiels, des droits fondamentaux ou, au contraire, des consommations auxquelles nous devrons mettre fin.
Ce débat sera difficile, probablement conflictuel, mais il est désormais urgent. Il appartient au mouvement social de s’en emparer pour dessiner les contours d’une véritable transformation sociale et écologique.
Car si nous ne prenons pas collectivement ces décisions, d’autres imposeront leurs choix, au risque d’aggraver encore les inégalités et les dérives autoritaires.
Notre responsabilité historique est donc immense : inventer une émancipation qui ne repose plus sur la destruction des conditions mêmes de notre existence.
Faute de quoi, nous risquons fort d’entrer de plain-pied dans la barbarie.
Régis Dauxois
18 octobre 2026