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Nous allons le « redécouvrir » ! L’alimentation est, avec l’eau, l’une des infrastructures les plus critiques d’un territoire. Elle conditionne directement la survie, la santé, la cohésion sociale et la capacité collective à traverser les crises. Contrairement à d’autres fonctions vitales, elle ne supporte ni interruption prolongée ni dépendance excessive à des flux lointains. Un territoire qui ne maîtrise pas, au moins partiellement, sa capacité à nourrir sa population s’expose à des ruptures rapides, potentiellement violentes, dès que les systèmes logistiques globaux se désorganisent.
NB : Pour le schéma général du modèle agroécologique, se reporter aux fiches du bloc « La refonte de notre modèle agricole ».
L’enjeu central n’est donc pas seulement la production agricole, mais l’ensemble de la chaîne alimentaire, depuis les champs jusqu’aux assiettes, en passant par le stockage, la transformation et la distribution. Dans un contexte de chocs climatiques répétés, de pénuries énergétiques et de tensions géopolitiques, cette chaîne doit être pensée comme une infrastructure de résilience, capable de fonctionner en mode dégradé et de garantir une continuité minimale d’approvisionnement.
La question des réserves alimentaires constitue un premier pilier souvent négligé.
Les sociétés contemporaines fonctionnent majoritairement en flux tendus, avec quelques jours de stock tout au plus. Cette organisation, optimisée pour la rentabilité, devient extrêmement vulnérable en situation de crise. Des silos locaux, des réserves territoriales et des capacités de stockage permettant de couvrir plusieurs mois de besoins essentiels offrent un amortisseur décisif face aux ruptures temporaires de production ou de transport. Il ne s’agit pas de constituer des stocks spéculatifs, mais des réserves de sécurité collective, gérées de manière transparente et démocratique.
La transformation locale des denrées est un second élément clé de la résilience alimentaire.
Meuneries, conserveries, légumeries, séchoirs solaires ou unités de transformation artisanales permettent de stabiliser les productions, de réduire les pertes et d’allonger la durée de conservation des aliments sans dépendre de procédés industriels lourds. Ces infrastructures jouent un rôle stratégique en période de crise, en rendant consommables des productions locales qui, sans cela, seraient rapidement perdues. Elles constituent également des lieux de savoir-faire, d’emploi et de transmission de compétences essentielles.
La distribution alimentaire doit elle aussi être repensée à l’échelle territoriale.
Des halls alimentaires communaux, des marchés couverts, des plateformes de distribution locales permettent d’organiser l’accès à la nourriture en dehors des circuits commerciaux centralisés. En situation de rupture, ces lieux deviennent des points de convergence où s’articulent approvisionnement, solidarité et organisation collective. Ils contribuent à éviter la panique, la concurrence destructrice et la désagrégation sociale que provoquent les pénuries mal gérées.
La production agricole elle-même doit être conçue pour résister aux chocs climatiques.
Les systèmes agroécologiques diversifiés, les cultures associées, l’agroforesterie et les parcelles de taille modérée offrent une robustesse bien supérieure aux monocultures intensives. En diversifiant les espèces, les variétés et les étages de production, ces systèmes réduisent le risque d’effondrement total en cas d’aléa climatique, sanitaire ou biologique. Ils permettent également de mieux réguler les sols, l’eau et les microclimats, dans un contexte de dérèglement rapide des conditions de culture. Sans compter les cultures sous abris qui pourront offrir une grande marge de sécurité supplémentaire (voir les fiches « Des cultures sous abris » et « Des cultures de survie collective« ).
L’accès à l’eau constitue à cet égard un facteur déterminant.
Des systèmes d’irrigation frugaux, low-tech et extrêmement efficaces, fondés sur la gravité, le goutte-à-goutte, le paillage et la rétention d’eau dans les sols, deviennent indispensables. L’objectif n’est pas de maintenir artificiellement des rendements élevés, mais d’assurer une production minimale stable, même en période de stress hydrique. La capacité d’un territoire à nourrir sa population dépendra de plus en plus de sa maîtrise fine de l’eau agricole.
La souveraineté semencière représente enfin un enjeu stratégique majeur.
Dépendre de semences industrielles produites loin du territoire, souvent protégées par des droits exclusifs, constitue une vulnérabilité critique. Banques de semences locales, conservatoires de variétés paysannes et réseaux d’échange entre agriculteurs permettent de préserver une diversité génétique adaptée aux conditions locales et évolutives. Cette diversité est une assurance face aux maladies, aux changements climatiques et aux incertitudes futures. Sans semences, il n’y a pas d’agriculture ; sans diversité, il n’y a pas de résilience.
Penser l’alimentation comme une infrastructure, c’est reconnaître qu’elle ne relève pas uniquement du marché ou des choix individuels. C’est une fonction collective, vitale, qui doit être organisée à l’échelle territoriale avec la même rigueur que l’eau, l’énergie ou la santé. Dans un monde traversé par les fréquentes ruptures de normalité, la capacité à nourrir durablement une population est une condition de stabilité sociale et politique.