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La forêt demeure l’un des derniers grands systèmes vivants capables de soutenir la stabilité climatique et d’abriter une biodiversité d’une immense richesse. Pourtant, les forêts du monde entier dépérissent, se fragmentent, perdent leur complexité et s’appauvrissent sous l’effet conjugué du changement climatique, de la surexploitation, des pollutions, des maladies, et d’une sylviculture héritée de l’industrialisation, qui a progressivement transformé des écosystèmes complexes en alignements monotones d’arbres destinés à la coupe.
L’enjeu n’est donc plus seulement de gérer les forêts, mais de les protéger réellement, de les restaurer, de leur rendre une capacité autonome de résilience, et de sortir des illusions technosolutionnistes qui voudraient que planter quelques millions d’arbres suffise à compenser nos erreurs.
L’une des plus grandes illusions contemporaines réside en effet dans le discours de la « compensation ».
Planter des arbres ne suffira pas pour éviter la sobriété. Malgré cela, États et grandes entreprises préfèrent s’abriter derrière la promesse de plantations massives censées « compenser » leurs émissions, plutôt que de les réduire réellement. Quelques calculs simples suffisent pourtant à déconstruire la fable. En retenant une capacité de captation moyenne d’environ 4,8 tonnes de CO₂ par hectare et par an, et en la confrontant à nos émissions actuelles – 52,8 milliards de tonnes de CO₂e en 2021 (PNUE) – il faudrait plus de 11 milliards d’hectares de forêts en bonne santé pour absorber un tel volume d’émissions. Or, les forêts mondiales couvrent environ 4 milliards d’hectares. Il manquerait donc… 7 milliards d’hectares. Une absurdité physique, puisque l’ensemble des terres émergées représente 14,8 milliards d’hectares, dont une partie immense est indispensable à d’autres fonctions vitales : alimentation, habitats, zones arides, montagnes, zones glacées, etc. La compensation totale est mathématiquement impossible. En revanche, si nous réduisons drastiquement nos émissions, étendre et restaurer nos forêts permettrait effectivement d’absorber une partie de nos émissions résiduelles, celles que nous ne pourrons pas éliminer complètement. Mais cela suppose… de reposer les pieds sur terre.
Il faut rappeler ici que planter des arbres n’est pas restaurer une forêt.
La plantation est un geste simple ; la forêt est un processus long, complexe, multiséculaire. Comme le rappelle Benjamin Neimark dans un article de 2018 pour The Conversation, toute opération de reforestation implique des choix décisifs concernant les essences : natives ou exotiques, à croissance rapide ou adaptées au climat local, espèces pionnières ou arbres à longue durée de vie. Les erreurs d’appréciation sont fréquentes. L’eucalyptus constitue un cas d’école : planté pour sa croissance fulgurante, il assèche les nappes phréatiques, concurrence les espèces locales, réduit la biodiversité, et produit des forêts extrêmement inflammables. En Europe, le remplacement historique des feuillus natifs par des conifères à croissance rapide a certes augmenté le couvert forestier, mais au prix d’une réduction de la capacité de stockage carbone et d’un accroissement de l’absorption de chaleur, amplifiant ainsi les effets du réchauffement climatique. Replanter des arbres à l’aveugle peut donc produire de nouveaux problèmes, voire aggraver les risques existants.
La vraie régénération des forêts passe par la restauration des processus naturels : diversité des essences, continuités écologiques, sols vivants, décomposition lente du bois mort, symbioses fongiques, microhabitats variés, mosaïque d’âges et de strates.
Une forêt est un système vivant en évolution permanente, et non un champ d’arbres. Les forêts anciennes, primaires ou très peu anthropisées, sont irremplaçables : elles abritent une complexité écologique accumulée sur des siècles, parfois des millénaires, et stockent des quantités de carbone que nulle plantation ne saurait égaler. Une forêt primaire peut se construire lentement, dans un tissage patient d’interactions, mais elle peut être détruite en quelques années. Là où elles existent, la protection stricte est la seule politique cohérente.
Ailleurs, notamment en Europe, où les forêts ont été fortement façonnées par les pratiques humaines, il n’est plus réaliste d’imaginer une régénération entièrement naturelle.
Nos écosystèmes sont trop altérés pour retrouver seuls un équilibre. Il faut donc aider la forêt si l’on veut qu’elle nous aide. Cela suppose d’abandonner les modèles sylvicoles qui homogénéisent les peuplements et d’adopter des approches proches de la nature : mélanges d’essences, gestion irrégulière, maintien d’arbres de tous âges, augmentation des volumes de bois mort, protection des sols, création de zones de libre évolution, et rétablissement de corridors écologiques pour reconnecter les massifs fragmentés. Une forêt trop homogène est une forêt vulnérable : un parasite peut s’y propager comme un incendie dans du papier sec, une sécheresse peut l’effondrer entièrement, une tempête peut l’arracher en bloc.
Mais la protection forestière ne peut s’arrêter à la restauration des processus écologiques. Elle suppose une transformation profonde de nos politiques publiques.
Le renforcement du réseau Natura 2000 en est un exemple emblématique. Le réseau européen comprend plus de 27 000 sites couvrant 18 % des terres et 6 % des zones marines. En France, 13 % du territoire terrestre et plus d’un tiers de la zone économique exclusive sont concernés. Cependant, les surfaces ne suffisent pas. La question essentielle demeure : que protège-t-on réellement dans ces zones ? En novembre 2022, un décret français précisait encore que les règles préfectorales dans les sites Natura 2000 ne préjugent pas de l’usage de produits phytopharmaceutiques. En 2023, la FNE a lancé une nouvelle action en justice pour obliger l’État à réduire drastiquement les pesticides dans ces zones. Dans les forêts, environ 3,3 millions d’hectares sont intégrés au réseau, soit 19 % de la forêt française, mais souvent sans restriction véritable sur les pratiques sylvicoles. Il serait pourtant indispensable de créer de vastes zones en libre évolution, interdites aux coupes et à la circulation, surveillées mais non exploitées, où les processus naturels pourraient reprendre leur cours.
L’un des enjeux les plus urgents demeure la lutte contre les incendies.
Certains avancent que le feu fait partie de la dynamique forestière naturelle, ce qui n’est vrai que dans certaines régions du globe et dans des forêts adaptées à ces régimes. Or les forêts européennes, largement monospécifiques et artificialisées, n’ont rien de naturel. Et surtout, en France, 90 % des incendies sont d’origine humaine. La prévention doit être massive : surveillance, débroussaillement intelligent, détection précoce, éducation, sanctions, et surtout capacités d’intervention à la hauteur des risques. En juillet 2022, seulement douze canadairs étaient en service, dont quatre hors d’usage.
La gestion du bois constitue un autre angle mort majeur.
Exploiter les forêts principalement pour produire du bois de chauffage est une impasse, car la combustion relâche rapidement le carbone stocké. Il est bien plus pertinent de privilégier le bois d’œuvre : charpentes, structures de bâtiments, menuiseries, éléments durables. Comme l’expliquent Wigneron, Ciais et Combemorel, une forêt coupée régulièrement par petites placettes peut rester globalement stable en biomasse, et constituer un puits de carbone dès lors que les produits issus de ces coupes ont une longue durée de vie. Certes, le carbone finira par retourner à l’atmosphère, mais avec un effet retardateur précieux de plusieurs décennies. Le bois de construction peut ensuite être réemployé pour du mobilier ou des emballages. L’usage thermique devrait rester un dernier recours (voir notre fiche « Une sylviculture removal et bois d’oeuvre« ).
La régénération des forêts demande aussi une capacité d’innovation, non pas technologique au sens industriel, mais écologique.
Les arbres oxalogènes, par exemple, ont la capacité rare de transformer le dioxyde de carbone en calcaire via une réaction souterraine. Cette propriété pourrait être mise à profit dans des projets de reforestation ou d’agroforesterie. De même, la méthode Miyawaki propose de restaurer rapidement une forêt native en plantant des dizaines d’essences locales sur de petites surfaces, dans un processus intensif d’enrichissement du sol et de stimulation de la biodiversité. Le grand avantage de cette approche est qu’elle est accessible aux citoyens : elle permet de recréer des îlots forestiers diversifiés dans les villes, les friches et les zones dégradées.
Enfin, au-delà de toutes ces pistes, les forêts ont besoin d’une vision politique à la hauteur. Elles constituent l’un des piliers de notre futur. Elles sont un rempart contre l’effondrement des systèmes terrestres. Les redécouvrir, les traverser, les comprendre, les défendre est un acte politique autant qu’un acte de soin. Et pour celles et ceux qui cherchent un projet symbolique, ambitieux, inspirant, l’initiative portée par l’association Francis Hallé reste l’une des plus puissantes : faire renaître une forêt primaire en Europe de l’Ouest, sur 70 000 hectares. Un geste qui rappelle qu’une forêt n’est pas seulement un ensemble d’arbres, mais une civilisation du vivant, capable d’exister bien après nous – si nous lui en laissons la possibilité.
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RESSOURCES DOCUMENTAIRES
The State of the World’s Forests 2024
Rapport mondial sur l’état des forêts, les dynamiques de dégradation, la biodiversité forestière et les pistes de restauration.
Nature Communications — The global tree restoration potential(Bastin et al., 2019)
Travail fondamental quantifiant le potentiel global de restauration forestière tout en alertant sur les limites et les risques.
Frontiers in Forests and Global Change — Forest Regeneration in a Changing Climate(2021)
Ensemble de travaux sur les conditions de réussite de la régénération forestière face aux sécheresses, parasites et incendies.
Académie des Sciences — Les forêts face au changement climatique(2023)
Rapport du Comité des sciences de l’environnement de l’Académie des sciences et points de vue d’Académiciens de l’Académie d’Agriculture de France.
Global Forest Watch (WRI) — Monitoring global forest change(Hansen et al.)
Base scientifique mondiale sur la déforestation et la fragmentation, permettant de comprendre les dynamiques globales.