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L’idée selon laquelle l’agriculture moderne ne pourrait en aucun cas fonctionner sans pesticides est devenue l’un des dogmes centraux du productivisme.
Elle est répétée à l’infini, comme s’il s’agissait d’une vérité physique immuable. Pourtant, rien n’est plus faux. Les pesticides sont une invention récente, un outil historique apparu dans l’après-guerre, qui a certes permis d’augmenter rapidement les rendements, mais au prix d’une dépendance dont les effets destructeurs — écologiques, sanitaires et agronomiques — sont désormais massivement documentés. Ce que les pesticides ont rendu possible, ils l’ont simultanément rendu « nécessaire » dans un mode de production asservissant. Ils ont affaibli les défenses naturelles des plantes, détruit les auxiliaires, appauvri les sols et déséquilibré les cycles écologiques, créant ainsi des agroécosystèmes artificiels incapables de fonctionner par eux-mêmes.
Oui, nous pouvons parfaitement nous passer de pesticides.
Nous le pouvons d’autant plus aujourd’hui que l’agroécologie a accumulé, depuis cinquante ans, une quantité de connaissances absolument sans précédent sur la biologie des sols, les interactions plantes-ravageurs, les cycles écologiques et les dynamiques de systèmes diversifiés. Il ne s’agit en rien d’un retour à un âge pré-industriel, encore moins d’une nostalgie romantique de l’agriculture d’autrefois ! Les agricultures traditionnelles, pendant des millénaires, ont produit sans aucun pesticide de synthèse. Elles l’ont fait avec les moyens du bord : la diversification, la rotation, la sélection paysanne, la connaissance empirique du vivant. Et pourtant, ce que l’on appelle aujourd’hui « agroécologie » est capable de faire bien mieux encore, précisément parce que nous comprenons aujourd’hui le fonctionnement du vivant avec une précision que nos ancêtres n’avaient pas.
La possibilité de se passer totalement de pesticides repose sur une architecture cohérente de pratiques, de connaissances et de choix techniques.
La première pierre, c’est la diversité.
La monoculture, par nature, est vulnérable : elle attire les ravageurs, amplifie les maladies, favorise les épidémies végétales. La diversité génétique, variétale et paysagère dilue les risques. C’est elle qui empêche un champ entier de blé, de maïs ou de colza de s’effondrer sous l’attaque d’un champignon ou d’un insecte. Les systèmes agroécologiques mobilisent ainsi des mélanges variétaux, des associations culturelles complexes, des rotations longues, des cultures de couverture, des légumineuses fixatrices d’azote, des arbres qui structurent l’espace et régulent la lumière. Cette diversité est déjà un pesticide naturel : elle désoriente les ravageurs, empêche les pathogènes de s’installer durablement et transforme chaque hectare en un écosystème résilient.
À cela s’ajoute la vie des sols.
Un sol vivant, riche en matière organique, peu travaillé, abritant bactéries, champignons, nématodes, arthropodes, collemboles et vers de terre, est la première barrière sanitaire d’un territoire agricole. Contrairement à un sol mort, ce sol répare, amortit, filtre, régule. Les plantes y développent des défenses naturelles plus robustes, des symbioses mycorhiziennes efficaces, et une physiologie plus équilibrée. Les études de l’INRAE comme celles de la FAO montrent que la biodiversité souterraine réduit naturellement la pression des maladies et des ravageurs, parfois de façon spectaculaire. Là où un pesticide agit brutalement pour un résultat temporaire, un sol vivant agit en continu pour un résultat durable.
Les rotations et les associations de cultures jouent ensuite un rôle déterminant.
Ce n’est pas seulement une technique, c’est une stratégie sanitaire. Une rotation de cinq ou sept ans, associant céréales, légumineuses, fourragères, cultures sarclées et engrais verts, empêche les maladies de s’installer et rompt les cycles biologiques des parasites. Les pathogènes qui prospèrent dans la répétition — fusariose, sclérotinia, rouille — n’ont tout simplement pas le temps de trouver les conditions favorables à leur développement. Ce que le pesticide tente de corriger après coup, la rotation l’empêche d’advenir.
Mais l’un des leviers les plus puissants demeure la réintroduction massive des auxiliaires.
Ces insectes, oiseaux, micro-guêpes, chauves-souris et prédateurs naturels composent l’armée invisible de la lutte biologique. Les pesticides ne tuent pas seulement les ravageurs : ils éliminent surtout leurs prédateurs, ce qui laisse les cultures totalement exposées dès que la molécule perd en efficacité. L’agroécologie restaure les haies, les prairies, les bosquets, les bandes fleuries, les mares et les structures paysagères qui permettent aux auxiliaires de revenir. Dans un paysage diversifié, les pucerons ne pullulent pas, parce que les coccinelles, chrysopes et syrphes sont présents. Les carpocapses sont régulés par les mésanges. Les ravageurs nocturnes sont contrôlés par les chauves-souris. C’est une protection vivante, gratuite, permanente, infiniment plus subtile qu’un traitement chimique.
Un autre pan essentiel est celui des semences.
Pendant 10 000 ans, les paysans furent les premiers sélectionneurs, adaptant leurs plantes aux terroirs, aux aléas, aux maladies locales. Avec l’industrialisation, ce rôle a été retiré des fermes pour être transféré aux laboratoires. Les variétés modernes, uniformisées, ont été sélectionnées pour fonctionner sous intrants chimiques : fertilisation minérale, pesticides, irrigation. Elles sont donc, structurellement, mal adaptées aux systèmes agroécologiques, qui reposent sur la diversité, l’interaction biologique, la fertilité naturelle. Voir notre fiche Oui, l’agroécologie peut nourrir l’Humanité !
Enfin, la protection physique — voiles, filets anti-insectes, serres légères, ombrières, brise-vents, systèmes agroforestiers — complète l’arsenal agroécologique. Ces outils simples, parfois low-tech, réduisent drastiquement les attaques d’insectes et protègent les cultures des excès de chaleur, du vent ou des pluies battantes. Là encore, ce que le pesticide tentait de compenser par la chimie, l’agroécologie le résout par l’ingénierie douce.
L’argument selon lequel « nous ne pouvons pas nourrir la planète sans pesticides » s’effondre dès qu’on regarde l’histoire et les preuves actuelles.
Les sociétés humaines ont produit pendant des millénaires sans pesticides. Les systèmes riz-aquaculture d’Asie, les agroforêts mayas, les jardins créoles, les associations maïs-haricot-courge des peuples mésoaméricains, les systèmes oasiens, les rizières en terrasses : tous étaient productifs, stables, résilients, et ne reposaient sur aucune molécule chimique. Ce que nous proposons aujourd’hui n’est pas d’y retourner, mais d’aller plus loin : en mobilisant l’écologie scientifique, la microbiologie, les outils modernes de sélection variétale participative, les connaissances sur les sols vivants et les techniques low-tech de protection.
Nous avons donc les moyens de produire sans pesticides.
Les fermes agroécologiques qui le font existent déjà partout en France et dans le monde, parfois sur de grandes surfaces. Les scénarios scientifiques comme TYFA montrent qu’une Europe sans pesticides est parfaitement capable de nourrir sa population (voir les ressources documentaire dans fiche précédente « Oui, l’agroécologie peut nourrir l’Humanité !« ). Les systèmes tropicaux diversifiés font de même depuis toujours. Les semences paysannes offrent des plantes plus résilientes. Les rendements agroécologiques, lorsque l’on considère l’ensemble de la biomasse, des protéines, des fibres et des co-produits, sont souvent équivalents à ceux des systèmes chimiques — sans les externalités catastrophiques.
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RESSOURCES DOCUMENTAIRES
FAO – “Save and Grow: A policymaker’s guide to sustainable crop intensification”
Document FAO central montrant comment intensifier la production sans pesticides, grâce à la santé des sols et à la diversité.
Foresight: European Chemical Pesticide-Free Agriculture in 2050 (2023)
Cette étude, pilotée par INRAE, explore comment réduire puis éliminer l’usage des pesticides dans les systèmes agricoles européens, les voies possibles, les implications sur production, écosystèmes et politiques publiques.
Méta-analyse : Letourneau et al. “Does plant diversity suppress pests?” (2011)
Étude montrant que la diversité végétale réduit fortement les ravageurs, rendant les pesticides inutiles.
Pretty et al. – “The sustainable intensification of agriculture” (Science, 2011)
Démontre que des agricultures à forte intensité écologique produisent autant que les systèmes utilisés avec pesticides.