Inondations

Quand « l’inédit » devient banal

Cela commence à se voir ! Les inondations ne sont plus des accidents exceptionnels. Elles s’installent comme un risque récurrent, avec une empreinte sociale et économique de plus en plus visible. Le régime français des catastrophes naturelles a ainsi indemnisé environ 2,6 millions de sinistres liés aux inondations depuis 1982 — un ordre de grandeur qui dit à lui seul la fréquence du phénomène à l’échelle de quelques décennies (source, p 60).

Dans le même temps, la cartographie administrative des communes reconnues et des arrêtés Cat Nat montre une exposition large et répétée, fortement territorialisée, et qui ne se réduit pas à “quelques vallées à risque”.

Face à ces événements, les victimes ont souvent la même réaction : la surprise. La pluie n’a pas paru “si énorme”. La rivière n’était pas réputée meurtrière. Le quartier n’avait jamais connu ça, etc. Pourtant, ce n’est jamais la faute « à pas de chance » !

Il serait tout de même temps de voir la réalité en face  et de comprendre, enfin, que le cycle de l’eau s’est modifié profondément et que nous entrons dans une nouvelle ère de catastrophes, bien plus fréquentes, intenses et violentes.

Une atmosphère plus chaude relève le plafond des pluies extrêmes

Le mécanisme physique est bien identifié, parfaitement compris : plus l’air est chaud, plus il peut contenir de vapeur d’eau. Le GIEC rappelle que cette capacité augmente d’environ 7 % par degré (ordre de grandeur près de la surface), ce qui tire vers le haut l’intensité potentielle des pluies extrêmes, même si la dynamique atmosphérique module fortement les valeurs locales.

C’est ce socle physique qui explique pourquoi, en France, le cadre d’adaptation officiel retient un renforcement net des pluies intenses dans une France à +4°C : en moyenne +15 %, et jusqu’à +20 % sur la moitié nord, selon la synthèse Météo-France (“à quel climat s’adapter e France selon la TRACC”, source p 27). DRIAS/TRACC, qui documente les indicateurs associés, insiste sur le fait que l’augmentation des précipitations quotidiennes extrêmes n’est pas uniforme mais que la tendance dominante est bien à la hausse, avec des maxima pouvant dépasser +20 % (source).

Pris isolément, +15 % peut sembler “peu”. Mais il faut bien saisir que les systèmes hydrologiques basculent par seuils. Sur un territoire réel, c’est souvent le différentiel qui fait tomber la digue. Par conséquent, une « petite » hausse relative des pluies intenses suffit à franchir plus souvent les seuils qui déclenchent la catastrophe. La question n’est donc pas seulement “combien de millimètres sont tombés ?”, mais “à partir de quand l’eau change de comportement, et à partir de quand le territoire cesse d’encaisser ?”.

Une autre erreur fréquente consiste à réduire l’inondation à une seule histoire : “la rivière est sortie” ou « le quartier était en zone inondable », etc.

Les inondations peuvent se faire avec ou sans débordement fluvial, ou par ruissellement. Nous pouvons observer des épisodes relevant de systèmes multi-seuils, où plusieurs basculement surviennent indépendamment ou se combinent.

Cas du seuil d’infiltration du sol (ruissellement ‘naturel’ ou ‘semi-naturel’)

Un sol a une capacité d’absorption. Tant que l’intensité de pluie reste en-dessous, l’eau infiltre. Mais si l’intensité dépasse la capacité d’infiltration — ou si le sol est déjà saturé (hiver humide, nappes hautes, épisodes rapprochés) — l’eau ne peut plus entrer : elle ruisselle. Ce ruissellement se concentre immédiatement (pentes, talwegs, fossés, chemins), peut arracher des matériaux, et provoquer des inondations destructrices avant même que la rivière n’ait un rôle central.

Cas d’un seuil d’évacuation en milieu urbanisé (ruissellement « urbain »).

En ville, la situation bascule encore plus vite : imperméabilisation, toitures, voiries, parkings, réseaux dimensionnés pour un régime historique. Une hausse “modeste” des intensités peut suffire à faire passer le système de “ça s’écoule” à “ça déborde”, puis à “ça envahit”. C’est ce que le GIEC souligne explicitement : l’augmentation des fortes pluies, combinée à l’urbanisation et aux surfaces imperméables, augmente le risque d’inondations pluviales, avec une vulnérabilité particulière des petites cuvettes, des bassins courts, et des villes. La configuration topographique des lieux peut donc amener à concentrer des hauteurs d’eau impressionnantes alors que la hausse du niveau de l’eau serait modérée si nous étions sur un vaste plat.

Cas d’un seuil fluvial (débordement des cours d’eau).

Les rivières ont leurs propres seuils : lit mineur, surverses, débordement dans le lit majeur, franchissement de digues, points d’étranglement (ponts, buses), embâcles. Là encore, la relation n’est pas linéaire : passer un seuil ouvre soudain l’accès à de nouvelles surfaces inondables. Les dommages n’augmentent plus “un peu” : ils changent de nature.

Le point clé est que ces seuils peuvent s’additionner : ruissellement rapide en amont s’ajoutant à des réseaux urbains saturés, des égouts bouchés et une montée des cours d’eau.

Pourquoi +15 % peut devenir…. « +200 % de dégâts »

La raison est topographique et systémique.

  • Topographique, parce qu’une faible hausse du niveau d’eau (ou du volume ruisselé) peut franchir un rebord : entrée dans les habitations, submersion d’un transformateur, coupure d’une route-digue, envahissement d’un sous-sol, puis d’un rez-de-chaussée, etc. Le même événement “passe” ou “casse” selon quelques centimètres, parfois selon un point bas oublié.
  • Systémique, parce que les dégâts se multiplient dès qu’une infrastructure critique tombe : postes électriques, stations de pompage, réseaux d’assainissement, chaufferies, routes d’accès, services de secours entravés. Les pertes ne sont plus seulement matérielles : elles deviennent organisationnelles.

C’est pourquoi une hausse de l’intensité des pluies extrêmes, même modérée en pourcentage, augmente la probabilité de franchir les seuils les plus coûteux.

Deux dynamiques de catastrophe : “le choc” et “la saturation”

Le futur hydrologique ne se résume pas à un scénario unique. Il faut distinguer deux régimes qui peuvent se combiner :

  • Celui du choc, c’est-à-dire des épisodes intenses, parfois très courts, avec intensités horaires élevées — typiques des situations convectives ou des épisodes méditerranéens (convergence entre un air humide et un relief spécifique). Météo-France souligne que ces épisodes se sont déjà intensifiés, qu’ils sont plus fréquents qu’au milieu du XXe siècle, et qu’ils devraient encore gagner en intensité dans le futur.
  • Celui de la saturation, qui comprend une succession de pluies modérées ou fortes sur plusieurs jours, ce qui va maintenir les sols au maximum d’humidité, empêchant les décrues, et rendant chaque nouvelle pluie plus « efficace » en ruissellement. La situation ne s’aggrave pas en raison d’un « record de pluie sur 24heures » mais à cause d’une absence de répit.

Le cas de l’Hérault : relief, bassins courts et ruissellement violent

Dans l’Hérault, une partie du risque vient de la combinaison entre le relief, des bassins versants rapides et des zones urbanisées en aval. Une pluie “moyenne” mesurée sur le littoral n’est pas nécessairement représentative de la pluie dangereuse : ce qui compte est ce qui tombe sur les amonts, là où la pente transforme immédiatement l’eau en ruissellement puis en crue.

Dans une France à +4°C, le renforcement des pluies intenses (nos « +15 % en moyenne ») est explicitement associé à une aggravation du risque d’inondation, en particulier dans les secteurs imperméabilisés. L’Hérault cumule précisément ces ingrédients : intensités possibles fortes, relief, et vulnérabilités urbaines. C’est un territoire où le “multi-seuils” est particulièrement parlant : ruissellement de versant, surcharge des réseaux, puis réponse rapide des cours d’eau…

La Bretagne : la catastrophe par persistance et sols gorgés d’eau

La Bretagne illustre un autre visage du danger : celui de la durée. Les inondations majeures peuvent y être moins liées à un pic convectif brutal qu’à une succession de perturbations, un excédent pluviométrique prolongé, et des sols qui ne redescendent jamais en humidité. Dans ce régime, la pluie supplémentaire devient immédiatement ruissellement ; les cours d’eau perdent leurs marges ; la montée devient mécanique.

Cette logique rejoint ce que documente la littérature européenne sur l’augmentation du risque d’inondations pluviales et de ruissellement, notamment en conjonction avec l’urbanisation. Et, très concrètement, la répétition des reconnaissances Cat Nat et l’historique de communes sinistrées pour les inondations montrent que la “France des inondations” ne se limite pas au Sud méditerranéen : elle est nationale, avec des patterns différents.

L’avertissement allemand : la démonstration à l’échelle européenne

Les inondations de juillet 2021 en Allemagne et en Belgique rappellent que les territoires “tempérés”, industrialisés, administrativement bien dotés, peuvent basculer très vite.

Sur le plan humain, une analyse scientifique des décès indique 190 morts en Allemagne, dont 134 dans la vallée de l’Ahr. Sur le plan assurantiel, l’association allemande des assureurs (GDV), reprise par des analyses sectorielles, a estimé les dommages assurés des inondations de juillet 2021 autour de 7 milliards d’euros.

Ce qui rend cet épisode décisif pour l’analyse n’est pas seulement l’intensité de la pluie, mais la combinaison de facteurs : sols déjà humides, bassins encaissés, concentration rapide des écoulements, vulnérabilités bâties, et défaillances de préparation/alerte. Autrement dit et là encore, un cas d’école du multi-seuils, où plusieurs basculements ont coïncidé.

L’équation économique

Les conséquences économiques s’empilent. En France, la trajectoire financière du risque climatique est suffisamment préoccupante pour que la réassurance publique estime une hausse marquée de la sinistralité assurée : environ +40 % à l’horizon 2050 sous l’effet du changement climatique, et +60 % en intégrant l’évolution des enjeux assurés (bâti, valeur exposée).

C’est un point crucial : même si les intensités augmentent “seulement” de quelques dizaines de pourcents, le coût social et financier peut augmenter bien davantage, parce que ce sont les franchissements de seuils qui coûtent le plus cher — et parce que l’exposition des territoires augmente.

Vers quoi cela mène : un futur de marges réduites

Le futur hydrologique n’est pas nécessairement un monde de déluges permanents. C’est plus inquiétant : c’est un monde où les marges de sécurité disparaissent. De quoi parlons-nous ici ? Ces marges existent à plusieurs niveaux.

La première est une marge d’infiltration : lorsque les sols restent plus longtemps humides ou saturés lors des séquences pluvieuses, leur capacité à absorber une nouvelle pluie diminue fortement. Une quantité d’eau qui aurait autrefois pénétré dans le terrain devient alors du ruissellement immédiat.

Vient ensuite la marge d’évacuation, particulièrement critique en milieu urbain : les réseaux pluviaux et d’assainissement ont été dimensionnés pour un climat passé, et se trouvent dépassés plus tôt lorsque les intensités augmentent, transformant des rues ordinaires en couloirs d’écoulement.

À l’échelle des bassins versants, la marge fluviale se réduit elle aussi : les cours d’eau franchissent plus fréquemment leurs seuils de débordement, ce qui élargit rapidement les zones inondées.

Enfin, il existe une marge économique, souvent invisible jusqu’à la catastrophe : la répétition des sinistres, combinée à une prévention insuffisante, creuse un écart entre le niveau de risque réel et la capacité collective à financer la protection et la réparation — ce que les assureurs appellent le protection gap. Lorsque ces différentes marges se contractent simultanément, le territoire ne devient pas seulement plus exposé ; il devient plus fragile, car chaque nouvel épisode a moins d’espace pour être absorbé sans basculer en crise.

Ainsi, dans une France à +4°C, l’enjeu n’est pas seulement la probabilité d’un record absolu. C’est la probabilité croissante de basculer, plus souvent, au-delà des seuils qui transforment une pluie forte en catastrophe territoriale et en évènements qui ne sont plus supportables, à termes, sur le plan économique.

Le grand angle mort : l’écart entre “France +4°C” et les politiques réellement menées

La France n’est pas dépourvue d’outils de prévention des inondations : plans de prévention (PPRI), programmes d’actions (PAPI), compétence GEMAPI confiée aux intercommunalités, et Fonds Barnier (FPRNM) pour financer acquisitions, travaux de réduction de vulnérabilité, relocalisations ou protections. Sur le papier, l’architecture existe.

Oui, mais seulement sur le papier ! Dans les faits, elle reste largement insuffisante pour préparer les territoires à un régime d’événements plus fréquents et plus intenses, dans une France « à +4°C » (et ce ne sera pas le seul problème à être sous-estimé par rapport à cette perspective dramatique).

Première limite : la couverture réglementaire est incomplète. Le portail Géorisques indique qu’un peu moins de 10 900 communes sont couvertes par un plan de prévention du risque inondation (PPRI) (hors submersion marine), alors que la France compte environ un peu moins de 35 000 communes. Autrement dit, une part très importante du territoire vit encore sans cadrage réglementaire précis et opposable sur l’urbanisation en zone inondable.

Deuxième limite : même là où le risque est reconnu, la mise en cohérence opérationnelle est inégale. Les “Territoires à Risque Important d’Inondation” (TRI) — censés concentrer l’effort — recouvrent 124 territoires et environ 2 560 communes (7,3 % des communes), mais ils concentrent près de 29,8 millions d’habitants permanents. Cela dit la réalité du problème : l’enjeu est massif, urbain, et structurel. Or l’effort réel de protection et de réduction de vulnérabilité ne suit pas partout cette concentration des enjeux.

Troisième limite : le financement public de la prévention est très en-deçà des besoins et instable. Le Sénat souligne que, dans le projet de loi de finances 2025, les crédits de l’action “Fonds de prévention des risques naturels majeurs” (Fonds Barnier) sont de l’ordre de 225 M€ en autorisations d’engagement et ~220 M€ en Crédits de paiement, soit un niveau identique à 2024, alors même que les besoins augmentent et que les prélèvements assurantiels associés ont fortement évolué. À l’échelle des coûts d’inondations (répétition des sinistres, rachat/relocalisation, protection d’infrastructures…), ces montants pèsent peu, et la tension budgétaire se répercute directement sur la capacité des collectivités et des ménages à agir.

Quatrième limite : la gouvernance locale (GEMAPI) est encore en phase de consolidation et la charge technique/financière est lourde (1). Le Sénat a consacré un rapport à l’efficacité de la GEMAPI, insistant sur les difficultés de mise en œuvre et la nécessité de renforcer la solidarité territoriale et l’appui de l’État. Concrètement, cela signifie que de nombreux territoires n’ont ni les moyens d’ingénierie, ni la capacité d’investissement, ni la stabilité institutionnelle pour basculer rapidement vers une adaptation “au niveau du risque”.

Enfin, une critique revient dans plusieurs diagnostics publics : les stratégies locales sont souvent calibrées sur le passé, alors que l’hypothèse “France +4°C” impose de raisonner en dépassement de seuils. La Cour des comptes, par exemple, souligne dans un rapport sur l’Île-de-France une prévention jugée insuffisante, évoquant notamment une mobilisation trop faible des financements et des lacunes de cadrage stratégique (dont la question du scénario de référence retenu pour orienter l’action).

Au final, l’insuffisante prise de conscience des élu.es (et c’est un doux euphémisme), le manque de moyens (lorsqu’ils ont compris), le backlash en cours à tous les niveaux des institutions et des entreprises, le déni obstiné de la plus grande partie des populations ne peut aboutir qu’à un seul scénario : des drames et des larmes. Sauf si l’on se réveille  et que l’on constitue partout des collectifs citoyens qui se mobiliseront pour, d’une part, analyser chaque contexte et, d’autre part, exiger le déploiement des politiques de prévention adéquates.

Régis Dauxois, le 5 février 2026

(1) La compétence GEMAPI (Gestion des Milieux Aquatiques et Prévention des Inondations) rendue obligatoire pour les intercommunalités en 2018, visait à unifier à l’échelle territoriale la gestion des milieux aquatiques et la prévention des inondations. Même si elle a renforcé la coordination des acteurs, plusieurs diagnostics institutionnels indiquent que son volet prévention des inondations est souvent moins bien maîtrisé que prévu. Dans la pratique, certaines intercommunalités manquent de technicité et de financements suffisants pour mener des actions structurantes, les recettes locales de la taxe GEMAPI sont jugées insuffisantes et inégalement réparties, et les contours précis de la gouvernance et des responsabilités restent en discussion au Parlement. Autant de signes que la mise en œuvre de la GEMAPI est encore en phase de consolidation, avec des résultats très variables selon les territoires.

2 commentaires sur « Inondations »

  1. Bonjour Régis,

    merci pour cet article, il est de salubrité publique

    face à ce constat, comment ne pas rappeler la pensée de Rebecca Solnit, qui nous dit que la catastrophe nous révèle le vrai désastre, celui de la « normalité » ?

    Belle journée

    Thomas

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