Quand des scientifiques s’égarent dans
le techno-solutionnisme et font du « hors-sol »
Depuis quelques jours, nous voyons fleurir nombre de publications et d’articles faisant état d’une prétendue « bonne nouvelle » concernant le climat : l’hypothèse la plus pessimiste, qui envisageait un réchauffement de la planète supérieur à +5 °C d’ici la fin du siècle, semblerait maintenant « peu probable ».

Un document prospectif aux fortes limites
Ces publications font référence à un article scientifique important, publié par Van Vuuren et al., consacré aux nouveaux scénarios ScenarioMIP-CMIP7 (1), c’est-à-dire au cadre de scénarios qui alimentera les prochaines générations de simulations climatiques.
S’il est essentiel de lire ce document avec la plus grande attention, il est tout aussi important de comprendre son champ d’application et ses lacunes.
Ce qu’il avance ne signifie absolument pas que la crise climatique se résorberait. Il ne soutient pas non plus que les trajectoires actuelles seraient désormais alignées avec les objectifs fixés par l’Accord de Paris — et nous sommes toujours très loin du compte. Il ne permet aucunement, enfin, de pousser un soupir de soulagement.
Le cadre de l’étude
Commençons par le début. Le papier de Van Vuuren et al. ne constitue pas une « nouvelle publication du GIEC » au sens strict. Il décrit le cadre de scénarios ScenarioMIP-CMIP7, destiné à alimenter les simulations climatiques de CMIP7, lesquelles nourriront ensuite les travaux ultérieurs du GIEC.
Il s’agit donc, certes, d’un document important, mais situé bien en amont du processus d’évaluation du GIEC, et non d’une conclusion synthétique déjà expertisée par celui-ci.
Ce que dit réellement la publication
Selon ses auteurs, le scénario d’émissions fossiles extrême SSP5-8.5, souvent lié aux prévisions les plus élevées du sixième rapport du GIEC, semblerait aujourd’hui « moins réaliste » à la lumière des nouvelles tendances technologiques, énergétiques et politiques.
Ensuite, le passage qui fait réagir affirme que l’éventail des scénarios plausibles pour le XXIe siècle serait désormais plus resserré qu’auparavant. Ainsi, à l’extrémité haute, les niveaux d’émissions de CMIP6 associés à SSP5-8.5 seraient devenus « improbables », notamment en raison de la « baisse du coût des renouvelables », de « l’émergence de politiques climatiques » et des « tendances récentes d’émissions ».
Sauf que le même passage ajoute qu’à l’extrémité basse, de nombreuses trajectoires d’émissions de CMIP6 sont elles aussi devenues incompatibles avec les tendances observées sur la période 2020-2030.
Donc, si l’on veut résumer, les auteurs ne disent pas simplement : « le pire scénario s’éloigne ». Ils disent plutôt que l’espace des futurs plausibles se resserre par les deux bouts. Les trajectoires très hautes de type SSP5-8.5 apparaissent moins crédibles, mais les trajectoires très basses compatibles avec une forte limitation du réchauffement deviennent elles aussi de moins en moins défendables au regard des émissions réelles.
Il n’en suffisait pas plus pour les chercheurs de buzz. Cette seconde partie du paragraphe est oubliée dans la communication médiatique. Or elle est décisive.
Néanmoins, ce n’est pas le seul souci : comme nous allons le voir, les estimations pour les bornes hautes peuvent aussi faire l’objet d’une lecture critique.
Une approche qui pèche par prudence ?
Cette étude prospective pose donc deux problèmes majeurs.
D’abord, dans sa rédaction, elle utilise des formulations qui, en elles-mêmes, facilitent les interprétations « rassuristes ». En ne veillant pas à éviter des tournures dangereusement trompeuses, les auteurs portent une lourde responsabilité dans ce qui était, en l’occurrence, facilement prévisible — et sans modèles ! À savoir : le fait que tous les « réformistes » de la « transition écologique douce » vont maintenant sauter sur l’occasion et se servir de cette publication comme d’un point d’appui précieux dans tous les salons et colloques de greenwashing et dans les milieux de « l’économie régénérative ».
Ensuite, et c’est sans doute le plus préoccupant, l’approche pèche par une prudence qui confine à l’optimisme aveugle, notamment lorsqu’il s’agit de tabler sur des solutions technologiques qui demeurent totalement non opérationnelles à ce jour.
Un autre point, très problématique, peut être souligné : alors que les scénarios IAM (2) demandés dans ScenarioMIP-CMIP7 n’intègrent pas les impacts du changement climatique sur les sociétés et les écosystèmes — agriculture, énergie, croissance économique, biodiversité, etc. —, les auteurs justifient ce choix méthodologique par la nécessité d’éviter les doubles comptes avec les modèles d’impacts, mais ils reconnaissent aussi que ces scénarios ne sont donc pas des images complètes de futurs possibles.
Cela fragilise particulièrement les jugements de « plausibilité » sur les scénarios hauts. Évaluer une trajectoire socio-économique très carbonée sans intégrer pleinement les effets destructeurs du réchauffement sur les systèmes productifs, agricoles, énergétiques et politiques revient à raisonner sur une trajectoire abstraite, partiellement découplée de ses propres conséquences. Les auteurs le reconnaissent d’ailleurs : cette conditionnalité est particulièrement importante pour les scénarios de fort changement climatique, précisément ceux où les impacts seraient les plus lourds.
Les faits sont têtus
La réalité d’aujourd’hui reste inchangée — et pour cause : nous savons que le seuil de +1,5 °C est en passe d’être atteint à très court terme, les budgets carbone restants étant presque épuisés. Nous savons également que les émissions mondiales demeurent à des niveaux records et que la « transition » a seulement limité « la casse », mais n’en est certainement pas au stade d’une bifurcation effective de trajectoire.
Sur ce point, l’actualisation Indicators of Global Climate Change 2024 était parfaitement claire.
Après avoir constaté que le réchauffement observé sur 2015-2024 avait atteint environ 1,24 °C, dont environ 1,22 °C imputable aux activités humaines, et que le rythme du réchauffement anthropique avait atteint environ 0,27 °C par décennie sur cette période, elle concluait que le budget carbone restant pour avoir une chance sur deux de limiter le réchauffement à +1,5 °C pouvait être estimé à environ 130 GtCO₂ au début de 2025, soit un peu plus de trois ans d’émissions au niveau actuel.
De la même façon, en s’appuyant sur l’estimation du budget carbone restant, le franchissement de la barre des +2 °C est une affaire de quelques années.
Au 1er janvier 2025, le budget carbone restant est estimé à 465 GtCO₂ pour une probabilité de 50 % de ne pas dépasser ce seuil, et à 295 GtCO₂ pour une probabilité de 67 %. Ces valeurs sont inférieures d’environ 300 GtCO₂ à celles retenues dans les évaluations du GIEC AR6 en 2021, du fait des émissions enregistrées entre 2020 et 2024 et de la révision des forçages non-CO₂. Au rythme actuel des émissions mondiales, de l’ordre de 40 GtCO₂ par an, le budget à 67 % serait entièrement consommé autour de 2031-2032, et celui à 50 % d’ici 2036-2037.
Le syndrome techno-solutionniste a encore frappé…
Le papier repose sur des hypothèses fortes de rattrapage technologique et institutionnel.
Certains scénarios supposent que les contraintes politiques limitant l’action à court terme diminueraient progressivement sous l’effet des impacts observés et de la baisse des coûts des actions d’atténuation, permettant d’atteindre le net zéro CO₂ vers la fin du siècle. Or, nous le savons encore très bien : il nous faut impérativement atteindre la neutralité carbone à l’horizon 2050 pour éviter un scénario de « planète étuve ».
Les scénarios bas supposent quant à eux des réductions rapides, une électrification profonde, des changements comportementaux, des baisses fortes du méthane et un recours à des technologies hypothétiques de retrait du CO₂.
C’est là sans doute le point le plus critiquable entre tous. En accordant une place importante aux technologies de retrait du CO₂, c’est-à-dire aux dispositifs destinés non seulement à réduire les émissions, mais à retirer du carbone déjà présent dans l’atmosphère, les auteurs oublient un certain nombre d’éléments gênants. Si des techniques de captage à la source restent envisageables, bien qu’elles posent de nombreux problèmes pour stocker le CO₂, les ambitions de capture directe dans l’air — Direct Air Capture, DAC — relèvent du délire géoingénieriste.
Ces technologies sont apparues il y a une dizaine d’années. Elles consistent à filtrer l’atmosphère pour en extraire le CO₂, avant de le concentrer et de le stocker. Sur le papier, le principe semble élégant. Dans la réalité, il se heurte à une contrainte élémentaire : le CO₂ ne représente qu’environ 0,04 % de l’air.
Autrement dit, on tente de capter un gaz extrêmement dilué. Cela exige des volumes d’air colossaux et une énergie considérable, à la fois thermique et électrique.
L’entreprise Climeworks a été pionnière dans ce domaine. Fondée en 2009, cette start-up issue de l’École polytechnique fédérale de Zurich (ETH) a développé des collecteurs de CO₂ empilables et modulaires. Mais dans une étude publiée en août 2020 dans Nature Climate Change, des chercheurs estimaient que, pour extraire 3 milliards de tonnes de CO₂ par an — soit seulement 7 % des émissions —, les DAC nécessiteraient, rien qu’en chaleur, l’équivalent de 115 % de la consommation mondiale actuelle de gaz naturel ! En 2017, Climeworks admettait qu’il faudrait construire pas moins de 750 000 usines supplémentaires pour capter 1 % du dioxyde de carbone atmosphérique mondial.
S’en remettre à ces espoirs, en l’occurrence hautement irréalistes, suffit à décrédibiliser profondément ce type d’étude, tout autant que les interprétations qui en sont faites.
« Ne point franchir un seuil » ou stabiliser le climat, là est la nuance !
Nous terminerons par un point essentiel, souvent escamoté dans les lectures rapides de ce type de scénario : une température affichée « en 2100 » ne dit pas, à elle seule, dans quelle dynamique se trouve encore le système climatique.
Ne pas dépasser tel ou tel niveau de réchauffement à une date donnée ne signifie pas nécessairement que la dérive climatique soit arrêtée, ni que les impacts cessent de s’aggraver.
Pour interrompre réellement l’accumulation du réchauffement, il ne suffit pas de ralentir la hausse des émissions, ni même de les réduire fortement : il faut atteindre un véritable net zéro, c’est-à-dire un niveau où les émissions résiduelles sont effectivement compensées par des absorptions durables, vérifiables et pérennes.
Tant que ce n’est pas le cas, les gaz à effet de serre continuent de s’accumuler dans l’atmosphère — en particulier le CO₂ — et le système climatique poursuit sa dérive. Le niveau de la mer, les calottes glaciaires, les écosystèmes, les sols, les océans et les sociétés humaines continuent ensuite de répondre pendant des décennies, voire des siècles, aux perturbations déjà engagées.
La théorie de « l’overshoot », largement évoquée dans l’étude mise en question, est tout aussi hasardeuse.
Ces scénarios décrivent des trajectoires dans lesquelles l’humanité dépasserait provisoirement un seuil de réchauffement — par exemple +1,5 °C — avant de revenir ultérieurement en dessous grâce à une réduction rapide des émissions et à des retraits massifs de CO₂ atmosphérique.
Ils reposent sur le recours aux technologies magiques de retrait, et oublient par ailleurs largement les risques d’emballement, via les boucles de rétroaction positives.
Les trajectoires d’overshoot supposent aussi que des sociétés qui n’ont pas su, ou voulu, réduire assez vite leurs émissions pendant plusieurs décennies parviendraient « plus tard » à organiser simultanément une baisse drastique des émissions restantes et une industrie mondiale du retrait du carbone. Le pari est manifestement irresponsable et quasiment criminel, puisqu’il revient à accepter de jouer à la « roulette russe » avec les têtes de nos descendant.es.
Surtout, un retour partiel sous un seuil de température ne ferait pas disparaître les effets produits pendant la période de dépassement. Les océans auraient accumulé davantage de chaleur, les glaciers et les calottes auraient poursuivi leur recul, les écosystèmes auraient subi des stress supplémentaires, certaines espèces auraient disparu localement ou définitivement, et le niveau marin continuerait d’évoluer sur des siècles. Les scénarios d’overshoot doivent donc être lus pour ce qu’ils sont : la tentative forcenée de faire croire que « tout peut continuer comme avant ».
En accréditant ces « possibles », les auteurs de l’étude se retrouvent à faire partie intégrante du problème et non de la solution.
Régis Dauxois
9 mai 2026
(1) https://gmd.copernicus.org/articles/19/2627/2026/
(2) Les scénarios IAM (Integrated Assessment Models) sont des modèles qui essaient de faire dialoguer plusieurs grands systèmes dans un même cadre : économie, démographie, énergie, industrie, agriculture, usage des terres, émissions de gaz à effet de serre, politiques climatiques, technologies de décarbonation, parfois climat simplifié. Le glossaire du GIEC définit les IAM comme des modèles intégrant des connaissances issues de plusieurs domaines dans un cadre unique, utilisés notamment pour évaluer les conséquences du changement environnemental et les réponses politiques possibles.