Depuis la fin mars 2026, la Thaïlande connaît une séquence de chaleur particulièrement sévère. L’épisode ne se limite pas à quelques pointes isolées : il s’inscrit dans la durée et combine des températures très élevées avec une forte humidité, ce qui accroît fortement les risques sanitaires. Fait notable, cette situation reste pourtant très peu relayée dans les grands médias occidentaux. Mais comment encore s’en étonner ?
Dans son résumé hebdomadaire du 17 au 23 avril, le service météorologique thaïlandais décrit une situation de très forte chaleur généralisée sur l’ensemble du pays.
Les températures maximales relevées donnent la mesure de l’épisode. Pour la semaine du 17 au 23 avril, le service météorologique thaïlandais indique 43,5 °C à Thoen, dans la province de Lampang, le 17 avril ; 42,0 °C à Loei ; 41,8 °C à Chai Badan, dans la province de Lop Buri ; 40,5 °C à Phunphin, dans la province de Surat Thani ; et jusqu’à 40,0 °C à Pathum Thani, dans l’aire métropolitaine de Bangkok, le 20 avril. À l’aéroport Don Mueang, dans Bangkok même, la température maximale a atteint 38,4 °C le 18 avril.

Mais ces valeurs ne suffisent pas à caractériser le danger. Ce qui aggrave fortement la situation, c’est la combinaison entre chaleur et humidité, autrement dit l’entrée dans des conditions de chaleur humide.
Chaleurs humides létales
Rappelons ce dont il s’agit. Dans une situation de chaleur humide, le danger ne vient pas seulement de la température de l’air, mais du fait que l’humidité empêche la sueur de s’évaporer correctement. Or c’est précisément cette évaporation qui permet au corps de se refroidir. L’humidité relative désigne la proportion de vapeur d’eau effectivement présente dans l’air par rapport à la quantité maximale que cet air pourrait contenir à une température donnée. Elle s’exprime en pourcentage : à 100 %, l’air est saturé en vapeur d’eau ; à 70 %, il contient déjà 70 % de ce qu’il peut retenir dans les conditions considérées. Plus cette valeur est élevée, plus l’évaporation de la transpiration devient difficile. Une température de 35 °C peut donc devenir beaucoup plus dangereuse lorsque l’humidité relative est élevée, parce que le corps transpire, mais ne parvient plus à évacuer suffisamment sa chaleur interne.
Pour comprendre ce risque, il faut distinguer trois notions.
La première est la température de l’air : c’est la température mesurée sous abri par les services météorologiques.
La deuxième est l’indice de chaleur : il correspond à une estimation de la température ressentie par le corps humain, en combinant la température de l’air et l’humidité relative. Ainsi, lorsque l’on parle d’un indice de chaleur de 46 ou 47 °C, cela ne signifie pas que l’air atteint réellement 46 ou 47 °C, mais que le stress thermique ressenti par l’organisme peut être équivalent, parce que l’humidité gêne l’évacuation de la chaleur par transpiration.
La troisième notion est la température humide. Elle ne désigne ni la température de l’air, ni le taux d’humidité pris séparément, mais un indicateur qui renseigne plus directement sur la capacité du corps à se refroidir par évaporation. Si l’air est saturé à 100 % d’humidité relative, une température humide de 35 °C correspond à peu près à un air à 35 °C. Mais si l’humidité relative est plus basse, il faut une température de l’air plus élevée pour atteindre la même température humide. Autrement dit, la température humide est un seuil physiologique, pas une simple lecture du thermomètre.
C’est pourquoi les seuils de température humide sont particulièrement importants. Au-delà d’environ 31–32 °C de température humide, l’exposition prolongée devient déjà dangereuse pour les personnes fragiles, âgées ou physiquement actives. Autour de 35 °C de température humide, le corps peut ne plus parvenir à évacuer sa chaleur interne, même à l’ombre et au repos. Sans refroidissement rapide, cette incapacité à dissiper la chaleur peut provoquer un coup de chaleur, une défaillance vitale, puis la mort en quelques heures. Mais ce seuil de 35 °C ne doit pas être compris comme une frontière rassurante : des travaux récents montrent que des conditions non survivables peuvent apparaître à des niveaux plus bas, selon l’âge, l’exposition au soleil, l’état de santé, l’activité physique et la durée d’exposition (Vanos et al., 2023 ; Sarah E. Perkins-Kirkpatrick et al., 2026).

Le cas de Bangkok, le 18 avril, permet de replacer concrètement ces notions sur un graphique croisant température et humidité. À 9 h, les relevés horaires disponibles indiquaient environ 32 °C et 71 % d’humidité relative. Sur un diagramme température-humidité, ce point ne correspond déjà plus à un simple inconfort : il se situe dans une zone de sensation de chaleur très difficilement supportable. La température de l’air n’est pourtant pas encore exceptionnelle en elle-même ; c’est l’humidité qui rend l’exposition beaucoup plus éprouvante, en réduisant la capacité du corps à se refroidir par évaporation. Avec l’équation de l’indice de chaleur, ce couple température-humidité donne une température ressentie proche de 41 °C.
La situation s’aggrave ensuite au fil de la journée. Entre 12 h 30 et 15 h, les relevés indiquent environ 38 °C, avec une humidité relative comprise entre 45 et 47 %. Ce couple température-humidité produit un indice de chaleur d’environ 46 à 47 °C. On comprend alors pourquoi la Bangkok Metropolitan Administration classait la capitale dans la catégorie « danger », comprise entre 42,0 et 51,9 °C d’indice de chaleur.
Les conséquences sont lourdes
À Bangkok, plus de 59 000 passages ont été enregistrés dans les centres de rafraîchissement au cours des deux premières semaines d’ouverture. La ville avait alors mis en place 313 centres de rafraîchissement dans des bureaux de district, des centres de santé, des centres de jeunesse et des écoles, ainsi que 272 points de répit thermique dans des parcs publics, des parcs de proximité et des temples. Ces lieux proposaient notamment de l’air conditionné, de l’eau potable et des kits de premiers secours pour les personnes cherchant à se protéger temporairement de la chaleur.
Comme toujours, l’exposition n’est pas également répartie. L’épisode touche d’abord les personnes âgées, les enfants, les femmes enceintes, les personnes souffrant de maladies chroniques, les travailleurs en extérieur, les sportifs et les touristes peu acclimatés.
Cette inégalité apparaît aussi dans l’accès domestique au refroidissement. Dans l’ensemble formé par Bangkok et trois provinces voisines — Nonthaburi, Pathum Thani et Samut Prakan —, l’enquête 2024 de l’Office national thaïlandais de statistique indique que 53,5 % des ménages possèdent un climatiseur. Cela signifie, inversement, que 46,5 % n’en possèdent pas et sont donc dans l’impossibilité de se rafraîchir immédiatement (indépendamment de la question problématique de la « solution par la climatisation »).
Le problème est donc à la fois météorologique, urbain et social. Les habitants de logements mal ventilés, mal isolés, surchauffés ou situés dans des quartiers très minéralisés sont davantage exposés que les autres. Les travailleurs contraints de rester dehors, les personnes âgées vivant seules, les ménages pauvres, les habitants qui ne peuvent pas se déplacer facilement vers un lieu frais ou un centre de santé subissent plus durement ces épisodes. Plus la chaleur dure, plus les nuits restent chaudes, plus les corps accumulent de la fatigue thermique, et plus l’exposition devient dangereuse.
Et en Europe ?
Par ailleurs, les risques de chaleurs humides ne sont pas circonscrits à l’Asie. Ils concernent également l’Europe, en particulier dans la perspective d’un réchauffement de +4 °C et au-delà. Il ne s’agit pas de dire que toutes les villes européennes connaîtront demain les mêmes niveaux de stress thermique que Bangkok ou certaines régions d’Asie du Sud-Est, mais de rappeler que l’Europe entre elle aussi dans une zone de vulnérabilité croissante : multiplication des vagues de chaleur, hausse de la température humide estivale, augmentation des nuits tropicales, exposition accrue des travailleurs en extérieur, vieillissement de la population et inégalités d’accès au refroidissement.
Des recherches récentes, notamment celles de Qiyun Ma, Yumeng Chen et Monica Ionita, publiées en 2024 dans le Journal of Climate, montrent que la température humide d’été a déjà augmenté en Europe depuis le milieu du XXe siècle. L’étude indique que cette hausse est portée par deux mécanismes conjoints : le réchauffement de l’air près du sol et l’augmentation de la teneur en vapeur d’eau de l’atmosphère. Autrement dit, l’Europe ne connaît pas seulement des températures plus élevées ; elle entre aussi dans des configurations où l’humidité aggrave la charge thermique pesant sur les organismes.
Une autre étude, publiée en 2025 dans Nature Communications, va dans le même sens en matière de risque sanitaire. Les auteurs y projettent la mortalité future liée à la chaleur en Europe en intégrant non seulement la chaleur humide, mais aussi les extrêmes composés jour-nuit, c’est-à-dire les situations où la chaleur ne se limite pas à un pic diurne mais se prolonge pendant la nuit, empêchant la récupération physiologique. L’étude estime que, sous les niveaux d’adaptation observés en 2010-2019, la mortalité liée à la chaleur pourrait augmenter de 103,7 à 135,1 décès par million d’habitants d’ici 2100 pour chaque degré supplémentaire de réchauffement global. Elle souligne aussi qu’au-delà de 2 °C de réchauffement global, le changement climatique deviendrait le principal facteur de l’augmentation projetée de cette mortalité.
La question n’est donc pas seulement de savoir jusqu’où monteront les températures maximales, mais combien d’heures, de jours et de nuits les corps resteront exposés à des conditions empêchant leur refroidissement normal. Une vague de chaleur devient beaucoup plus dangereuse lorsqu’elle associe des journées brûlantes, des nuits insuffisamment fraîches, une humidité élevée, des logements surchauffés et des espaces urbains minéralisés. C’est cette combinaison qui transforme un épisode météorologique en crise sanitaire.
Adaptation ?
À mesure que le réchauffement progresse, l’adaptation devient indispensable. Mais elle ne peut pas consister à généraliser partout la climatisation standard comme réponse principale. Celle-ci peut être vitale dans certaines situations, notamment pour des personnes fragiles ou lors de pics extrêmes, mais elle ne constitue pas une stratégie suffisante à l’échelle d’une ville ou d’un territoire. Elle augmente la demande électrique au moment même où les réseaux peuvent être sous tension, rejette de la chaleur dans l’espace urbain, dépend d’équipements individuels inégalement accessibles et peut renforcer la vulnérabilité si elle devient la seule protection disponible.
L’enjeu central est donc d’abord architectural, urbain et social. Il s’agit d’adapter les bâtiments pour limiter les surchauffes avant qu’elles ne deviennent dangereuses : inertie thermique, protections solaires extérieures, ventilation nocturne, isolation pensée aussi pour le confort d’été, matériaux moins accumulants en façade, ombrage, végétalisation des abords, cours désimperméabilisées, circulation de l’air, limitation des surfaces minérales et systèmes de rafraîchissement passifs ou sobres. À l’échelle urbaine, cela suppose aussi de multiplier les continuités ombragées, les points d’eau, les lieux de repos, les horaires adaptés pour le travail extérieur et les dispositifs de veille sanitaire.
À cela doivent s’ajouter des zones refuges accessibles à toutes et tous — bibliothèques, écoles, maisons de quartier, centres de santé, équipements publics, lieux associatifs, temples ou bâtiments collectifs adaptés — capables d’accueillir les habitants pendant les heures ou les jours les plus critiques. Ces lieux peuvent, lorsque cela devient indispensable, être rafraîchis activement ou climatisés de manière ciblée, non comme modèle généralisé, mais comme infrastructure de secours.
Le temps presse.
Régis Dauxois, Avril 2026.