Quand l’État confond science et bonneteau
Introduction
La « neutralité carbone » est devenue l’un des objectifs centraux des politiques climatiques françaises et européennes. À l’horizon 2050, nos émissions de gaz à effet de serre ne devront plus contribuer à augmenter leur concentration dans l’atmosphère : les émissions qui n’auront pas pu être supprimées devront être équilibrées par des absorptions anthropiques équivalentes.

Présentée ainsi, l’idée paraît relativement simple. Elle l’est beaucoup moins dès que l’on cherche à savoir quelles absorptions peuvent réellement être utilisées pour compenser des émissions anthropiques.
Le GIEC distingue le net zéro CO₂ du net zéro de l’ensemble des gaz à effet de serre. Dans le premier cas, les émissions anthropiques de CO₂ doivent être équilibrées par des retraits anthropiques de CO₂ ; dans le second, l’ensemble des émissions anthropiques de gaz à effet de serre doit être équilibré par des absorptions anthropiques, après conversion dans une métrique commune. Dans les deux cas demeure donc une exigence essentielle : les absorptions utilisées pour équilibrer les émissions doivent être anthropiques.
Or c’est précisément à cet endroit qu’apparaît une ambiguïté majeure dans la manière dont la France construit sa trajectoire de neutralité carbone. La Stratégie nationale bas-carbone (SNBC) reprend formellement l’objectif du net zéro, mais utilise pour établir son bilan les conventions des inventaires nationaux de gaz à effet de serre. Celles-ci permettent de comptabiliser comme « anthropique » une partie d’absorptions qui relèvent pourtant, du point de vue du fonctionnement physique du système climatique, de processus naturels.
Cette différence pourrait sembler relever d’une simple querelle de spécialistes. Elle est en réalité déterminante. Selon la manière dont on définit et comptabilise les puits de carbone, la quantité d’émissions que la France pourra encore produire en 2050 tout en se déclarant « neutre » n’est pas la même.
Le scénario central de la SNBC prévoit encore plusieurs dizaines de millions de tonnes d’émissions résiduelles en 2050. Leur compensation repose à la fois sur le maintien d’importants puits naturels et sur le développement futur de technologies de retrait du CO₂ dont le déploiement à l’échelle envisagée reste loin d’être acquis.
Avant d’examiner cette construction comptable et les paris sur lesquels elle repose, il est donc indispensable de revenir au fonctionnement physique du cycle global du carbone. Comprendre les gigantesques échanges naturels entre l’atmosphère, les continents et les océans permet de distinguer ce qui relève du cycle naturel, ce qui constitue sa perturbation par les activités humaines et, surtout, ce que devrait réellement signifier une absorption « anthropique ».
Au-delà de cette critique, il s’agira également de montrer qu’une autre approche est possible : réduire beaucoup plus fortement les émissions résiduelles, diversifier les méthodes de retrait réellement provoquées par l’action humaine et considérer les capacités d’absorption non comme une autorisation d’émettre davantage, mais comme une marge de sécurité indispensable à une neutralité carbone durable.
Le cycle naturel du carbone : des flux considérables, mais un bilan atmosphérique équilibré
Le schéma ci-dessous représente d’abord le cyclenaturel préindustriel du carbone, autour de 1750, avant la perturbation massive liée à l’utilisation des combustibles fossiles. Les flux sont exprimés en PgC/an (pétagrammes de carbone par an), un PgC correspondant à un milliard de tonnes de carbone.
Il faut distinguer les stocks, qui correspondent aux quantités de carbone présentes dans les différents réservoirs – atmosphère, végétation, sols, océans, sédiments -, et les flux, qui correspondent aux quantités de carbone transférées chaque année d’un réservoir à un autre.

Ces échanges naturels sont considérables. La végétation prélève par exemple chaque année une très grande quantité de CO₂ dans l’atmosphère par photosynthèse, tandis que la respiration des organismes, la décomposition de la matière organique et les incendies en restituent presque autant. De même, les océans absorbent continuellement du CO₂ atmosphérique tout en en rejetant simultanément.
Il ne faut cependant pas s’attendre à ce que chaque paire de flèches soit exactement équilibrée. Le carbone ne circule pas uniquement entre l’atmosphère et les continents ou entre l’atmosphère et l’océan : il existe aussi des transferts entre les continents, les rivières, les eaux côtières, l’océan profond et les sédiments.
C’est pourquoi l’équilibre doit être considéré à l’échelle de l’ensemble des flux concernant l’atmosphère.
Dans le cycle naturel représenté sur ce schéma, les différents flux nets conduisant vers ou depuis l’atmosphère donnent ainsi : + 0,1 – 0,3 – 1,9 + 1,5 + 0,6 = 0 PgC/an.
Les valeurs positives correspondent à des apports de carbone vers l’atmosphère et les valeurs négatives à des retraits de carbone atmosphérique.
Le bilan naturel de l’atmosphère est donc nul dans cette représentation préindustrielle : malgré les énormes quantités de carbone échangées chaque année, les entrées et les sorties se compensent globalement. Cela ne signifie évidemment pas que le carbone ne circule pas ; au contraire, il circule en permanence, mais sans provoquer d’accumulation nette durable dans l’atmosphère.
Le flux de 0,2 PgC/an indiqué comme « burial », c’est-à-dire l’enfouissement du carbone dans les sédiments, n’entre pas dans ce calcul du bilan atmosphérique. Il correspond à un transfert de carbone de l’océan vers les sédiments : il modifie la répartition du carbone entre ces deux réservoirs, mais il ne constitue pas directement une entrée ou une sortie de carbone de l’atmosphère.
La perturbation anthropique du cycle naturel
C’est sur ce cycle naturel, dont le bilan atmosphérique était globalement équilibré, que viennent se superposer les flux résultant des activités humaines. Sur le schéma du GIEC, ils sont représentés par les flèches roses et correspondent aux valeurs moyennes observées sur la période 2010-2019.
Le premier apport provient de la combustion du charbon, du pétrole et du gaz ainsi que de la production de ciment. Il représente environ 9,4 PgC/an. À celui-ci s’ajoutent environ 1,6 PgC/an provenant des changements nets d’usage des terres : déforestation, conversion de forêts en terres agricoles, modifications de la gestion des terres, etc.
Au total, les activités humaines ont donc rejeté en moyenne environ 10,9 PgC de carbone par an dans l’atmosphère entre 2010 et 2019, soit environ 40milliards de tonnes de CO₂ par an. La légère différence entre l’addition des deux valeurs arrondies (9,4 + 1,6 = 11,0) et le total de 10,9 PgC/an provient des arrondis et des incertitudes associées aux différentes estimations.
Mais ces 10,9 PgC/an supplémentaires ne restent pas intégralement dans l’atmosphère. Ils se répartissent entre trois grandes destinations.
Une première partie est absorbée par les écosystèmes terrestres. Le schéma évalue ce puits terrestre net à environ 3,4 PgC/an, soit environ 12,5 milliards de tonnes de CO₂ par an. La végétation et les sols stockent donc actuellement davantage de carbone qu’ils n’en restituaient dans le cycle naturel préindustriel. Parmi les facteurs qui renforcent ce stockage figurent notamment l’augmentation de la concentration atmosphérique en CO₂, les dépôts d’azote et certaines modifications du climat. Sur la période 2010-2019, ce puits terrestre a absorbé environ 31 % des émissions anthropiques de CO₂.
Une deuxième partie est absorbée par les océans. Dans le cycle naturel préindustriel, les océans absorbaient et rejetaient des quantités de carbone presque équivalentes. L’augmentation de la concentration de CO₂ dans l’atmosphère modifie cet équilibre : davantage de CO₂ entre désormais dans les océans qu’il n’en ressort. Ce puits océanique supplémentaire est évalué à environ 2,5 PgC/an, soit environ 9,2 milliards de tonnes de CO₂ par an. Il représente environ 23 % des émissions anthropiques.
Il reste enfin la partie qui n’est absorbée ni par les terres ni par les océans. Elle s’accumule dans l’atmosphère. Sur la période 2010-2019, cette accumulation a représenté environ 5,1 PgC/an, soit près de 18,7 milliards de tonnes de CO₂ par an, correspondant à environ 46 % des émissions anthropiques. C’est cette accumulation qui provoque l’augmentation progressive de la concentration atmosphérique de CO₂.
On peut donc résumer le devenir du carbone anthropique de la manière suivante :
Émissions anthropiques : environ 10,9 PgC/an
- 3,4 PgC/an absorbés par les continents
- 2,5 PgC/an absorbés par les océans
- 5,1 PgC/an accumulés dans l’atmosphère
Autrement dit, sur cette période, un peu plus de la moitié du CO₂ émis par les activités humaines a été repris par les puits terrestres et océaniques, tandis qu’un peu moins de la moitié est resté dans l’atmosphère.
L’addition des trois destinations donne 11,0 PgC/an (3,4 + 2,5 + 5,1), alors que les émissions totales sont évaluées à 10,9 PgC/an. Le GIEC indique effectivement un déséquilibre résiduel du budget de 0,1 PgC/an. Il ne correspond pas à un flux physique supplémentaire : les émissions et les différents puits étant estimés indépendamment et comportant chacun une marge d’incertitude, leurs valeurs centrales ne coïncident pas parfaitement. Cet écart est très inférieur aux incertitudes affectant les différents termes du bilan.
Cette comparaison permet de comprendre ce que signifie réellement la perturbation anthropique du cycle du carbone. L’être humain n’a pas créé un nouveau cycle remplaçant le cycle naturel : il a ajouté des flux supplémentaires à un système dans lequel circulaient déjà naturellement d’immenses quantités de carbone.
Surtout, les absorptions supplémentaires par les continents et les océans ne correspondent pas à des dispositifs de captage que l’humanité aurait volontairement mis en place. Elles résultent principalement de la réaction du système naturel à la perturbation que nous lui imposons. Le GIEC désigne d’ailleurs les terres et les océans comme des puits naturels de carbone absorbant une partie des émissions anthropiques.
Cette distinction est essentielle pour comprendre la notion de « net zéro ».
Du puits naturel au « puits anthropique » : une différence de définition essentielle
Cette distinction prend ici toute son importance. Le GIEC définit l’élimination du CO₂ (Carbon Dioxide Removal, CDR) comme une activité humaine retirant du CO₂ de l’atmosphère et le stockant durablement. Il précise explicitement que l’absorption naturelle de CO₂ qui n’est pas directement causée par une activité humaine en est exclue.
Cette définition confirme donc un point essentiel : les puits naturels décrits précédemment ne deviennent pas des absorptions anthropiques au seul motif qu’ils captent une partie du CO₂ émis par les activités humaines.
Cette absorption naturelle d’une partie des émissions humaines ne constitue par ailleurs ni une capacité illimitée, ni une capacité garantie dans le temps. Les puits terrestres et océaniques évoluent eux-mêmes sous l’effet de l’accumulation du carbone et du changement climatique.
L’océan peut continuer à stocker des quantités croissantes de carbone, mais sa capacité à absorber une fraction donnée du CO₂ supplémentaire présent dans l’atmosphère peut diminuer progressivement. Lorsque le CO₂ se dissout dans l’eau de mer, il en modifie la chimie et provoque une diminution du pH : c’est le phénomène d’acidification des océans. Cette évolution réduit progressivement la capacité tampon de l’eau de mer vis-à-vis de nouveaux apports de CO₂. Le réchauffement des eaux de surface agit dans le même sens, le CO₂ étant moins soluble dans une eau plus chaude.
Le puits terrestre n’est pas davantage susceptible de croître indéfiniment. L’augmentation de la concentration atmosphérique en CO₂ peut stimuler la photosynthèse et favoriser le stockage de carbone par la végétation, mais cet effet est limité par différents facteurs, notamment la disponibilité en éléments nutritifs tels que l’azote et le phosphore. Le stockage terrestre est également affecté par le réchauffement, les sécheresses, les incendies, la mortalité des arbres et les transformations des écosystèmes.
Une autre caractéristique est essentielle : l’importance actuelle des puits naturels dépend elle-même de l’ampleur de la perturbation anthropique. Lorsque les émissions diminuent fortement et que la concentration atmosphérique de CO₂ augmente moins rapidement, les terres et les océans n’absorbent pas nécessairement chaque année les mêmes quantités de carbone qu’aujourd’hui. Les puits naturels actuels ne peuvent donc pas être considérés comme une capacité de compensation fixe et permanente dont les sociétés humaines pourraient disposer indéfiniment.
La difficulté apparaît lorsqu’on passe de cette description physique du cycle du carbone à la comptabilité utilisée par les États pour établir leurs inventaires nationaux d’émissions de gaz à effet de serre.
Dans une forêt réelle, il est extrêmement difficile de déterminer quelle part du carbone supplémentaire stocké résulte directement d’une intervention humaine – plantation, restauration d’un écosystème, modification des pratiques sylvicoles – et quelle part résulte d’autres phénomènes : augmentation de la concentration atmosphérique en CO₂, dépôts d’azote, évolution des températures et des précipitations, variabilité naturelle du climat, vieillissement des peuplements forestiers, etc.
Pour résoudre cette difficulté pratique, les lignes directrices utilisées pour les inventaires nationaux reposent sur une convention appelée « managed land proxy », que l’on pourrait traduire par « approximation par les terres gérées ». Le principe consiste à utiliser les flux de gaz à effet de serre observés sur les terres considérées comme gérées par l’être humain comme approximation des flux anthropiques.
Cette convention produit une conséquence importante : dans les inventaires nationaux, une absorption peut être comptabilisée comme anthropique sans avoir été directement provoquée par une action humaine supplémentaire.
Les modèles scientifiques globaux cherchent généralement à distinguer les flux directement liés aux activités humaines – changements d’usage des terres, récoltes, reboisements, modifications de gestion – des réactions naturelles du système climatique. Les inventaires nationaux peuvent, eux, comptabiliser comme anthropiques l’ensemble des flux observés sur certaines terres classées comme gérées, ce qui peut inclure une partie des effets indirects de l’augmentation du CO₂ atmosphérique, du changement climatique ou des dépôts d’azote, ainsi que certains effets de la variabilité naturelle du climat et des perturbations naturelles.
On aboutit ainsi à deux acceptions différentes du terme « anthropique ». Dans la définition physique du net zéro, il désigne une absorption directement provoquée ou renforcée par l’action humaine. Dans les inventaires nationaux, il peut également désigner, par convention, un flux observé sur une terre considérée comme gérée, même lorsqu’une partie de ce flux résulte de processus naturels ou d’effets indirects.
Cette convention répond à une difficulté réelle de mesure et permet aux États d’établir des inventaires cohérents. Mais elle soulève une difficulté conceptuelle majeure lorsque ces mêmes inventaires sont ensuite utilisés pour déterminer si un pays a atteint le net zéro.
La « neutralité carbone » de la SNBC repose en grande partie sur un puits naturel
C’est précisément à ce stade que la définition retenue par la Stratégie nationale bas-carbone devient problématique.
Dans son scénario central pour 2050, la SNBC 3 prévoit encore environ 63 MtCO₂e d’émissions résiduelles par an : 43 MtCO₂e provenant de l’agriculture, 8 Mt des déchets, 6 Mt de l’industrie, 3 Mt des bâtiments, 3 Mt de la production d’énergie et environ 1 Mt des transports, les écarts éventuels provenant des arrondis (1). Ces émissions ne sont donc nullement ramenées à zéro.
Pour parvenir à un bilan que la SNBC présente comme très proche de la neutralité carbone, la stratégie met ces émissions résiduelles en regard de deux catégories de retraits et d’absorptions. La première correspond à environ 22 MtCO₂/an de retraits technologiques, dont 16 MtCO₂/an de BECCS – captage et stockage du CO₂ issu de biomasse – et 6 MtCO₂/an de DACCS, c’est-à-dire de captage direct du CO₂ atmosphérique. Dans le bilan global de la SNBC, ces retraits de CO₂ sont comptabilisés à hauteur de – 22 MtCO₂e/an, puisqu’une tonne de CO₂ retirée correspond à une tonne de CO₂ équivalent. À ces retraits technologiques s’ajoutent environ 37 MtCO₂e/an d’absorptions qualifiées de naturelles, provenant principalement de la forêt, de ses sols et des produits bois.
Dans le document final de la SNBC 3 publié en juillet 2026, ces retraits et absorptions atteignent donc environ 59 MtCO₂e/an, pour 63 MtCO₂e/an d’émissions résiduelles, laissant un solde positif de l’ordre de 4 MtCO₂e/an. Le document précise lui-même que « le scénario de référence central est très proche de la neutralité carbone ».
C’est là que se situe le glissement conceptuel. Sur les quelque 59 MtCO₂e de retraits et d’absorptions prévus dans le scénario central, près des deux tiers proviennent ainsi de ce que la SNBC elle-même appelle des « absorptions naturelles ». Elles ne correspondent donc pas, dans leur totalité, à des quantités de CO₂ que l’être humain aurait retirées de l’atmosphère grâce à des dispositifs ou à des actions nouvelles spécifiquement destinées à produire cette élimination.
L’UTCATF : le secteur des terres et des forêts dans la comptabilité carbone
Le sigle UTCATF signifie « Utilisation des terres, changement d’affectation des terres et foresterie ». Il correspond au secteur dans lequel les inventaires nationaux comptabilisent les émissions et les absorptions de gaz à effet de serre associées aux forêts, aux terres agricoles, aux prairies, aux changements d’usage des sols et aux produits issus du bois. C’est l’équivalent français de la catégorie internationale LULUCF (Land Use, Land-Use Change and Forestry).
Dans la comptabilité climatique française, ce secteur peut constituer soit une source nette d’émissions, soit au contraire un puits net de carbone lorsque les absorptions sont supérieures aux émissions.
En France, l’UTCATF constitue actuellement un puits important, dominé par la forêt et la filière bois. En 2024, son bilan était évalué à environ -52 MtCO₂e. La SNBC prévoit pourtant que ce puits se réduise à environ – 33 MtCO₂e en 2030 puis – 23 MtCO₂e en 2050. Autrement dit, le puits UTCATF français serait, en 2050, plus de deux fois moins important qu’en 2024.
Pour établir son bilan global de neutralité en 2050, la SNBC retient cependant un ensemble d’absorptions naturelles un peu plus large que ce seul bilan UTCATF. Elle y intègre notamment une estimation complémentaire du stockage de carbone dans les sols forestiers. Elle aboutit ainsi à environ 37 MtCO₂e/an d’absorptions naturelles.
Le point essentiel est donc le suivant : la SNBC ne prévoit pas de construire son quasi-équilibre de 2050 en créant d’ici là un nouveau puits naturel équivalent aux émissions résiduelles. Elle compte au contraire continuer à utiliser, dans son bilan, une partie importante des capacités d’absorption naturelles déjà existantes aujourd’hui, alors même que celles-ci devraient fortement diminuer.
Ainsi, un puits naturel aujourd’hui estimé à environ 52 MtCO₂e dans le périmètre UTCATF pourrait tomber à 23 MtCO₂e en 2050 et continuer néanmoins à contribuer à la compensation comptable des émissions résiduelles françaises. C’est précisément ce recours à un puits naturel préexistant qui pose la question de sa qualification comme absorption « anthropique » dans une trajectoire censée conduire au net zéro.
La neutralité envisagée par la SNBC repose toutefois sur un second élément : elle suppose également le développement de puits technologiques capables de retirer environ 22 MtCO₂ par an de l’atmosphère en 2050.
Une autre fragilité : le pari sur les puits technologiques
Ces 22 millions de tonnes de CO₂ qui seraient retirées chaque année par des procédés technologiques ne correspondent pas à une capacité dont disposerait aujourd’hui la France. Elles constituent une hypothèse de déploiement futur reposant principalement sur deux technologies : environ 16 MtCO₂/an de BECCS et 6 MtCO₂/an de DACCS dans le scénario central.
La SNBC indique elle-même que le développement de ces technologies « restera limité » et, concernant le DACCS, que la recherche et le développement devront se poursuivre afin d’obtenir les gains d’efficacité énergétique et les baisses de coûts nécessaires à son déploiement.
Le BECCS (Bioenergy with Carbon Capture and Storage) consiste à utiliser de la biomasse pour produire de l’énergie, à capter le CO₂ libéré lors de sa transformation ou de sa combustion, puis à le transporter et à le stocker dans des formations géologiques profondes. Le raisonnement est que les végétaux ont préalablement prélevé du CO₂ dans l’atmosphère pendant leur croissance : si ce carbone est ensuite capté au lieu d’être réémis dans l’atmosphère, puis stocké durablement sous terre, le bilan peut devenir négatif.
Cette chaîne ne produit toutefois une véritable élimination nette de CO₂ que sous certaines conditions. Il faut notamment que la biomasse utilisée soit produite de façon durable, que sa production n’entraîne pas une diminution ailleurs des stocks de carbone, que les émissions liées à sa culture, sa récolte, son transport et sa transformation restent suffisamment faibles, et qu’une proportion élevée du CO₂ soit effectivement captée puis stockée durablement.
À grande échelle, le recours au BECCS peut en outre augmenter les besoins en terres, en eau et en biomasse, entrer en concurrence avec d’autres usages des sols et exercer des pressions sur la biodiversité. Le GIEC souligne précisément que des déploiements importants du BECCS peuvent entraîner des conflits d’usage des terres et de l’eau et des pertes de biodiversité ou de stocks de carbone lorsque l’approvisionnement en biomasse n’est pas durable.
Le DACCS (Direct Air Carbon Capture and Storage) suit une autre voie : il vise à retirer directement le CO₂ présent dans l’air ambiant grâce à de grandes installations équipées de ventilateurs et de matériaux capables de fixer le CO₂. Une fois capté, celui-ci est séparé, comprimé puis stocké durablement dans des formations géologiques. Ces installations sont parfois présentées de manière imagée comme de gigantesques « aspirateurs à CO₂ ».
La société suisse Climeworks, l’une des entreprises pionnières de cette technologie, fournit une bonne illustration des difficultés liées au changement d’échelle. Dès 2017, lors de la mise en service de sa première installation commerciale à Hinwil, en Suisse, capable de capter environ 900 tonnes de CO₂ par an, son cofondateur Christoph Gebald estimait qu’il faudrait environ 250 000 installations de cette taille pour retirer seulement 1 % des émissions mondiales annuelles de CO₂.
Depuis, la technologie a progressé et la taille des installations a fortement augmenté. Climeworks a inauguré en Islande en 2024 Mammoth, une installation de DACCS environ dix fois plus importante que sa précédente usine Orca. Sa capacité nominale maximale est annoncée à 36 000 tonnes de CO₂ captées par an. Cette valeur reste toutefois une capacité théorique : Climeworks indique que le retrait net attendu de Mammoth, une fois l’installation montée en puissance, devrait plutôt se situer entre 20 000 et 22 000 tonnes de CO₂ par an, après prise en compte du fonctionnement réel de l’installation et des émissions associées au procédé.
Ces ordres de grandeur permettent de mesurer concrètement l’ambition démesurée retenue par la SNBC. Celle-ci prévoit que le DACCS retire environ 6 millions de tonnes de CO₂ par an en France en 2050. À technologie et performances comparables à celles actuellement attendues pour Mammoth, il faudrait donc l’équivalent d’environ 270 à 300 installations de cette dimension fonctionnant chaque année en France pour atteindre les seules 6 MtCO₂ prévues par la stratégie. Même en raisonnant sur la capacité nominale maximale de Mammoth, il en faudrait encore environ 170.
Or Mammoth constitue précisément aujourd’hui une installation destinée à apprendre comment faire passer le DACCS des dizaines de milliers de tonnes aux millions de tonnes. Le chemin technologique et industriel restant à parcourir est donc immense.
La difficulté provient notamment de la très faible concentration du CO₂ dans l’atmosphère, de l’ordre de 0,04 %. Pour récupérer une quantité relativement faible de CO₂, il faut faire circuler des volumes d’air considérables au travers des installations, puis fournir de l’énergie pour libérer le CO₂ des matériaux qui l’ont capté, le concentrer, le comprimer, le transporter et finalement le stocker.
Cette consommation énergétique constitue une contrainte majeure : l’énergie utilisée doit elle-même être très faiblement carbonée, faute de quoi une partie du bénéfice climatique du procédé est annulée par les émissions nécessaires à son fonctionnement. Même lorsqu’elle est décarbonée, cette énergie doit être produite et mobilisée alors qu’elle sera également nécessaire pour électrifier les transports, l’industrie, le chauffage et les autres secteurs de l’économie.
Le défi n’est d’ailleurs pas seulement français. Dans son rapport de 2022 consacré au captage direct du CO₂ dans l’air, l’Agence internationale de l’énergie estimait que sa propre trajectoire mondiale de neutralité nécessiterait la construction, en moyenne, de l’équivalent de 32 grandes installations capables chacune de retirer un million de tonnes de CO₂ par an, chaque année jusqu’en 2050.
Certes, le DACCS peut jouer un rôle pour contrebalancer certaines émissions résiduelles difficiles à supprimer. Mais le présenter dans un scénario de neutralité carbone comme une capacité disponible en 2050 relève de la pure folie technosolutionniste.
Deux paris qui reviennent à jouer à la « roulette russe » !
La trajectoire de neutralité carbone retenue par la SNBC repose donc sur deux paris simultanés et tout aussi délirants l’un que l’autre : conserver suffisamment de puits naturels malgré leur dégradation déjà observée, et réussir à déployer d’ici à 2050 des capacités de retrait technologique à des volumes sans commune mesure avec ceux qui sont aujourd’hui effectivement maîtrisés, sans savoir si un tel changement d’échelle sera techniquement, énergétiquement et économiquement réalisable.
La fragilité du premier pari est d’ailleurs reconnue par la SNBC elle-même. Celle-ci envisage une poursuite de la dégradation du puits forestier après 2050 et indique qu’il est probable que les émissions de la forêt finissent par devenir égales à ses absorptions avant la fin du siècle. Dans cette situation, le maintien de la neutralité carbone devrait reposer de façon croissante, puis essentiellement, sur… les absorptions technologiques dont nous venons précisément de montrer l’extrême incertitude quant à leur déploiement aux volumes nécessaires.
La contradiction est donc majeure : une partie des absorptions naturelles utilisées pour équilibrer les émissions résiduelles en 2050 est appelée à se réduire fortement, voire à disparaître, tandis que les technologies censées prendre progressivement le relais reposent elles-mêmes sur un changement d’échelle encore largement hypothétique. Le bilan affiché pour 2050 ne constitue donc pas un état stable que la France pourrait ensuite maintenir durablement.
Définir une nouvelle trajectoire
Dans le Manuel d’organisation pour les temps de chaos, nous avons esquissé un modèle théorique de territoire dans lequel le net zéro pouvait être assuré de manière pérenne, tout en cherchant à maintenir une empreinte écologique globale compatible avec les conditions du vivant.
Nous avions alors insisté sur un point essentiel : la décarbonation, aussi indispensable soit-elle, est très loin d’être le seul problème auquel nos sociétés sont confrontées. Limiter le changement climatique ne suffira pas si cette réduction des émissions s’accompagne du maintien d’une consommation excessive de ressources, de la destruction des écosystèmes, de l’effondrement de la biodiversité, de l’artificialisation des sols, de la surexploitation de l’eau ou encore de pollutions incompatibles avec le maintien des conditions nécessaires à la vie humaine.
Une trajectoire réellement soutenable implique donc également une réduction importante de la consommation d’énergie, des flux de matières, des productions et des consommations, tout en maintenant la couverture des besoins essentiels de la population. L’objectif n’est plus simplement de décarboner le fonctionnement actuel de la société, mais d’en réduire suffisamment les pressions physiques pour qu’il puisse s’inscrire durablement dans les limites écologiques.
Le modèle étudié dans le Manuel reposait sur un territoire de 50 000 habitants répartis sur 40 000 hectares, soit une densité démographique proche de la moyenne française. Après avoir estimé les besoins en alimentation, habitat, mobilité, énergie, industrie, services collectifs et autres fonctions nécessaires au territoire, ses émissions résiduelles atteignaient environ 22 314 tCO₂e par an. Rapporté, à titre d’ordre de grandeur, à une population nationale de 70 millions d’habitants, ce niveau correspondrait à environ 31,2 MtCO₂e d’émissions résiduelles par an.
La comparaison avec la trajectoire de la SNBC est significative. Celle-ci envisage encore environ 63MtCO₂e d’émissions résiduelles en 2050. Le modèle que nous avons exploré conduit donc à un niveau environ deux fois inférieur, avant même de chercher à équilibrer ces émissions par des absorptions.
Cette différence traduit un changement profond de perspective. Plutôt que de conserver un niveau relativement élevé d’émissions résiduelles puis de compter sur des puits naturels fragiles et sur le déploiement futur de technologies de captage pour équilibrer le bilan, la priorité consiste à réduire autant que possible les émissions à la source, afin que les absorptions nécessaires pour atteindre durablement le net zéro soient elles-mêmes limitées et puissent reposer sur des solutions réellement maîtrisées et pérennes.
De notre point de vue, une trajectoire de neutralité carbone véritablement robuste devrait donc viser, à l’horizon 2050, un niveau d’émissions résiduelles de l’ordre de la moitié de celui actuellement envisagé par la SNBC, soit autour de 30 MtCO₂e/an plutôt que 60 MtCO₂e/an. Il ne s’agit pas seulement de rendre l’équation comptable du net zéro plus crédible : une telle réduction répond également à l’objectif plus large de diminution de notre empreinte écologique et de préservation des conditions matérielles et biologiques dont dépend notre avenir.
Pour ce qui concerne les méthodes de retrait du CO₂ de l’atmosphère (carbon dioxide removal), nous avions principalement retenu deux voies dans notre modèle, ce qui n’empêche évidemment pas d’en développer d’autres : la gestion forestière destinée à stocker durablement du carbone, notamment dans le bois d’œuvre, et la production de biochar (2).
La forêt spécifiquement consacrée à cette fonction représentait environ 7 500 hectares dans notre territoire modèle. Par simple extrapolation démographique à une population de 70 millions d’habitants, cette surface représenterait environ 10,5 millions d’hectares. À titre de comparaison, les forêts de l’Hexagone et de la Corse couvrent actuellement environ 17,6 millions d’hectares. Dans l’organisation foncière globale du territoire imaginée dans le Manuel, cette place accordée à la forêt s’accompagnait parallèlement d’une réduction considérable de la surface agricole utile (SAU), dont une part très importante est aujourd’hui mobilisée directement ou indirectement par l’élevage – notamment pour les prairies et la production d’aliments destinés au bétail – ainsi que par certaines productions destinées à l’exportation.
La gestion de cette surface consacrée prioritairement au bois d’œuvre et aux usages à longue durée de vie permettait, dans les hypothèses retenues, de retirer et de stocker durablement l’équivalent d’environ 14 450 tonnes de CO₂ par an (3).
Cette filière forestière alimentait parallèlement une seconde voie de stockage. Les coproduits du sciage – environ 40 % du volume de bois entrant, soit près de 10 500 m³ par an – étaient dirigés vers une filière de pyrolyse. Leur transformation en biochar, puis leur incorporation dans les sols ou leur utilisation dans d’autres applications permettant un stockage durable, permettait de stabiliser l’équivalent d’environ 3 500 tonnes de CO₂ supplémentaires chaque année.
À cette ressource venaient s’ajouter d’autres matières premières destinées elles aussi à la production de biochar. La biomasse issue de l’entretien des haies permettait ainsi d’envisager la stabilisation d’environ 10000 à 11 000 tonnes de CO₂ supplémentaires par an. Les résidus agricoles et les coproduits de la filière chanvre, également transformés par pyrolyse en biochar, apportaient un potentiel supplémentaire d’au moins 5 000 tonnes de CO₂ par an.
Au total, le potentiel de retrait du modèle atteignait ainsi au moins 32 950 tonnes de CO₂ par an. Rapporté, toujours à titre d’ordre de grandeur, à une population nationale de 70 millions d’habitants, cela correspondrait à au moins 46,1 millions de tonnes de CO₂ retirées chaque année.
Mais cette capacité théorique de retrait n’était surtout pas considérée comme une autorisation à maintenir une quantité équivalente d’émissions de gaz à effet de serre. Avec environ 22 314 tCO₂e d’émissions résiduelles pour un potentiel de retrait d’au moins 32 950 tCO₂/an, correspondant dans le bilan global des gaz à effet de serre à un retrait d’au moins 32 950 tCO₂e/an, le système conservait volontairement une marge destinée à absorber les incertitudes, les variations de productivité, les aléas climatiques ou une moindre efficacité de certaines filières.
La logique retenue était donc inverse de celle qui consiste à partir des capacités supposées des puits pour déterminer combien il resterait possible d’émettre : les émissions sont d’abord réduites aussi fortement que possible ; les capacités de retrait viennent ensuite sécuriser le bilan. Elles constituent une ligne rouge, non un quota d’émissions disponible.
Là encore, la SNBC se révèle largement « hors-sol » ! Si elle donne une place explicite au stockage dans les produits bois – avec un objectif de puits des produits bois d’au moins 4 MtCO₂e/an en 2030 et proche de 8 MtCO₂e/an en 2050 – ces niveaux restent, de notre point de vue, très en deçà du potentiel qu’offrirait une véritable réorganisation de la filière forestière et des usages du bois.
Dans le Manuel d’organisation pour les temps de chaos, nous avons développé en détail un modèle fondé sur une gestion forestière orientée prioritairement vers le bois d’œuvre et les usages à longue durée de vie. Les surfaces mobilisées, les volumes de bois produits, la part affectée au bois d’œuvre, les durées de stockage ainsi que les hypothèses retenues y sont précisément détaillés. Extrapolé à l’échelle nationale, ce modèle montre qu’il serait envisageable de stocker durablement plus de 20 millions de tonnes de CO₂ par an dans les produits bois, soit un niveau très supérieur à celui envisagé par la SNBC pour 2050. Le lecteur souhaitant examiner la construction de cette estimation et les hypothèses sur lesquelles elle repose pourra se reporter directement au Manuel.
Plus étonnant encore, la SNBC fait totalement l’impasse sur le biochar, alors que le GIEC classe cette technique parmi les méthodes biologiques d’élimination anthropique du CO₂(CDR), au même titre que le BECCS, le boisement ou reboisement et la séquestration du carbone dans les sols.
En conclusion
Une fois encore, nous nous retrouvons dans une situation pour le moins paradoxale. La nécessité de décarboner nos sociétés, de préserver les écosystèmes et d’enrayer l’effondrement de la biodiversité est désormais largement reconnue. Pourtant, cette prise de conscience ne se traduit toujours pas par une trajectoire réellement cohérente, robuste et à la hauteur des enjeux.
D’un côté, les institutions politiques continuent de construire leurs scénarios sur des hypothèses fragiles : maintien de puits naturels déjà dégradés, développement à très grande échelle de technologies de retrait du CO₂ encore loin d’avoir démontré leur capacité à atteindre les volumes espérés, et maintien d’un niveau d’émissions résiduelles qui suppose précisément que tous ces paris réussissent.
De l’autre, une grande partie des acteurs engagés dans la transition reste enfermée dans ce que nous appelons le « possibilisme » : faire ce qui paraît immédiatement possible, améliorer progressivement l’existant, rendre le monde « un peu plus vert », mais en veillant à ne pas trop heurter les intérêts économiques et sociaux en place et, surtout, sans remettre profondément en cause nos niveaux de consommation, de production et d’utilisation des ressources.
Or la question n’est plus de savoir comment rendre notre mode de vie actuel « légèrement moins destructeur » ! Elle est de déterminer quelles transformations permettraient réellement de maintenir nos sociétés à l’intérieur des limites physiques et biologiques dont elles dépendent.
Tant que cette question ne constituera pas le point de départ de nos politiques publiques et de la manière de penser nos actions, nous continuerons à annoncer des objectifs de neutralité en mode « méthode Coué », à multiplier les dispositifs partiels et à repousser dans le futur la résolution des contradictions que nous refusons d’affronter aujourd’hui.
Et pendant ce temps, la trajectoire réelle, elle, ne change pas suffisamment : elle continue de nous conduire vers le pire.
Régis Dauxois
Le 9 Août 2026
(1) Le CO₂e, ou CO₂ équivalent, est une unité comptable permettant d’additionner les différents gaz à effet de serre en les convertissant selon leur effet climatique. Pour le CO₂ lui-même, une tonne de CO₂ correspond donc à une tonne de CO₂e.
(2) Le biochar est un matériau riche en carbone obtenu par pyrolyse de biomasse, c’est-à-dire par chauffage de matières organiques en présence de très peu ou pas d’oxygène. Une partie importante du carbone initialement capté par les végétaux lors de leur croissance est ainsi transformée en une forme beaucoup plus stable que dans la biomasse d’origine, susceptible de rester stockée dans les sols pendant plusieurs décennies à plusieurs siècles, voire davantage selon les caractéristiques du biochar et les conditions environnementales. Le biochar peut notamment être incorporé dans les sols, où il peut également contribuer à améliorer certaines de leurs propriétés physiques et chimiques.
(3) Le modèle prévoyait également la constitution de stocks de bois d’œuvre séché conservés sous hangar lorsqu’ils n’étaient pas immédiatement nécessaires. Cette réserve permettait de maintenir le carbone immobilisé pendant plusieurs années tout en constituant un stock stratégique de matériau disponible pour les besoins futurs du territoire.